Un miroir paradoxal

Avis sur The Square

Avatar Alexandre Agnes
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The Square, Palme d'or au dernier Festival de Cannes, est un film intrinsèquement paradoxal. Visuellement d'abord, il semble toujours balancer entre le souci d'être en cohérence avec sa toile de fond (le milieu de l'art contemporain) et une propreté ordonnée toute suédoise (le pays de naissance de son réalisateur). On est ainsi immédiatement et durablement envoûté par la beauté de la photographie et la composition très étudiée des cadres, en même temps que les lignes épurées des décors et l'atmosphère très hygiénique qu'ils dégagent donnent parfois la sensation de feuilleter un catalogue Ikea animé.

Sur le fond ensuite, le film perturbe. Parce qu'il est souvent très drôle, on se demande un moment quelle mouche a bien pu piquer le jury cannois pour célébrer un long métrage qui commence par avancer sous des atours presque frivoles. Puis la mécanique s'assombrit, les scènes s'assemblent comme un puzzle géant qui finit par prendre tout son sens, et c'est presque avec la même surprise que l'on est frappé par la profondeur et l'originalité des thèmes graves - l'altruisme, la solidarité, l'hypocrisie mondaine et sociale, les limites de l'art contemporain - traités avec une subtilité et une intelligence déconcertantes (tant l'on est habitué à ce que la Palme d'or ait la forme d'une charge dramatico-moralisatrice souvent beaucoup plus frontale).

Deux séquences passionnantes incarnent le paradoxe puissant et évocateur sur lequel repose tout le film. Celle où le directeur de musée donne une conférence de presse pour s'expliquer suite à la vidéo promotionnelle épouvantable qu'il a laissée passer sur Youtube : une femme se lève et exige, outrée au dernier degré, qu'il présente ses excuses ; puis un journaliste prend la parole et lui reproche ses mêmes excuses, qui remettent selon lui en cause la liberté d'expression artistique.
Et, plus tôt, l'interminable scène de gala lors de laquelle un artiste bodybuildé débarque comme un gorille dans la brume des élites, totalement habité dans la peau de l'animal sauvage qui s'incruste dans l'artificialité de la haute société : il passe de table en table, crie, éructe, bouscule, crée d'abord (dans la salle de la scène et celle du cinéma) la surprise, le rire, puis le malaise, qui va virer à l'horreur. Un pur moment d'anthologie qui condense toutes les thèses d'un film beau, complexe et riche qui renvoie le spectateur à ses propres contradictions.

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