Dans le concert des louanges qui pleuvent sur ce film, mon avis va faire tache et ramer à contre-courant. Quitte à passer pour le vilain petit canard noir, je vais y aller de mon couplet. Dire que ce film m'a agacé de bout en bout, c'est peu dire. Vendu comme un road movie, A bicyclette n'aurait jamais dû quitter la chambre intime de Mathias Mlekuz, ni le livre souvenir du périple cycliste de son fils. D'une manière générale, les road movie sont prétexte à illustrer un chemin initiatique grâce auquel le personnage principal acquiert une transcendance et une résilience par le fait de surmonter l'épreuve de la souffrance au travers de rencontres inopinées ou d'aventures inattendues. La quête se veut dépassement de soi et, selon les scénarios, rédemption, assomption ou simplement recherche de paix, voire de bonheur. Ici, rien de tel.
On peut accepter l'argument de départ de vouloir refaire le trajet à vélo d'un fils qui s'est suicidé en signe d'hommage mémoriel, à condition d'en faire sinon une épopée, du moins une réflexion sur l'absurdité de la mort et le travail pour la conjurer. Or, le film n'est qu'une enfilade de séquences potaches où l'émotion ni même le rire (mis à part l'épisode du BnB autrichien) n'affleurent jamais. Chaque séquence se dissout dans sa banalité et suscite l'ennui, à la façon d'une projection vidéo de vacances de copains qui n'intéressent que celles et ceux qui les ont faites. Cela tient essentiellement à l'absence de point de vue et à l'inexistence d'une mise en scène qui fait lourdement défaut. Car de cinéma, point. Le filmage se satisfait d'une esthétique digne d'un smartphone tenu à bout de bras (tremblements, focales réduites, coupures intempestives, etc). On se lasse ainsi très vite de cet empilement de petits bouts de films qui oublient d'en faire un grand.
Et que dire des dialogues, plus proches de ceux du café du commerce, alors qu'ils se donnent des allures de profondeur et de conte philosophique. Le cabotinage de Rebbot , acteur que j'apprécie pourtant énormément, est ici insupportable quand Mlekuz joue plus dans la retenue et le larmoiement. Le comble est atteint dans le forçage et la redondance permanente de l'affirmation de leur amitié, mille fois répétée. Là où il aurait fallu être allusif, subtilement évocateur et discret dans leur empathie, le film écrase tout au rouleau compresseur de leur démonstration quasi exhibitionniste (pour ne pas dire ridicule)d 'une amitié surjouée, même si elle est probablement vraie dans la réalité. Tout est lourd, et rien ne fonctionne dans ce duo bricolé.
En conclusion, si les grandes douleurs sont muettes, celle de Mathias Mlekuz crie sa vérité jusqu'au débordement. Lorsque l'intime s'affiche aussi ouvertement, dans ce qui pourrait passer pour un exhibitionnisme de mauvais aloi, il faut prendre garde de ne pas basculer dans l'ob-scène, c'est-à-dire là où ne se joue plus le tragique de la vie, mais juste sa représentation simulée.