À Bicyclette, de et avec Mathias Mlekuz, récemment nommé pour le César du meilleur film documentaire, n’a malheureusement pas pris sur moi. Une conclusion délicate à assumer tant on ne peut qu’éprouver de la sympathie devant le projet de ce père écorché qui part à vélo, accompagné de son meilleur ami Philippe, sur les traces de son fils récemment disparu. Souvent vulnérable à l’écran, il ne pleure pourtant, de l’avis de son nutritionniste, qu’une petite partie de ce qu’il pourrait pleurer. À Bicyclette, est un projet intime et intimiste qui nous emmène à fleur de peau du deuil tout en ne délaissant pas la vie qui l’accueille. Les deux hommes ne sont dégourdis ni avec leurs corps ni avec leurs émotions, aiment blaguer, organiser des spectacles de clowns, philosopher dans leurs tentes mal fichues ou se promener un peu bourré sur les rives d’un fleuve. La maladresse et les aspérités du réel ne sont pas gommés, tout n’est pas que dépaysement, nous ne sommes pas devant rendez-vous en terre inconnue et pourtant je suis resté à distance.
Et peut-être est-ce justement une affaire de distance. Leur périple vers la Turquie démarre après quelques discours dans un parc, l’occasion de quelques blagues et quelques larmes, entourés de leurs amis. Mathias et Philippe enfourchent leurs vélos et les voila partis, la caméra devant eux prenant la tête. Sa présence n’est pas notifiée, elle est là, c’est tout flottant dans l’air au bout du bras, on s’en doute, d’un.e opérateur.ice. Mathias le réalisateur, ne la tient pas, ni ne la dirige, elle est là pour le filmer dans son voyage, sa douleur et ses frasques. Normal après tout, Mathias et Philippe sont tous les deux acteurs de profession, la caméra fait partie de leurs vies et pourtant elle semble étrangère au projet. Comme si sa présence ne modifiait en rien ce qu’elle avait devant elle. Peut-être sont-ils hommes de cinéma, mais je ne le suis pas et, la présence d’une caméra, je la remarque. Je ne fais que ça même. Systématiquement je ne vois pas Mathias mais Mathias, devant une caméra, pleurant son fils de façon déchirante.
Le documentaire a longtemps cherché à se faire témoin, cherchant à trouver la bonne distance pour filmer le réel sans en paraître le marionnettiste. Différence manifeste avec la fiction où la question ne se pose pas. Si ce choix de mise en scène ne disqualifie pas d’emblée A Bicyclette il le marque tout de même. En refusant d’admettre la présence du cinéma, Mathias manque de faire de son film un réel document et par ricochet, ce qui est manifestement un journal intime de son périple nous apparaît avant tout comme une forme de représentation. Normal pour des hommes des cinéma, pourrait-on se dire, mettez-leur une caméra et ils auront l’air de jouer.
Se crée alors une tension dommageable entre d’un côté Mathias et Philippe apparaissant régulièrement dans leurs vérités, que ce soit par leur tristesse, leur colère ou leurs agacements, et de l’autre le sentiment de ne voir là qu’une grande comédie. De cette tension émerge une distance, celle qu’ils n’ont pas su annihiler avec le cinéma et avec elle malheureusement disparaît, bien que l’envie soit profonde, l’émotion.
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