Vous, les docteurs, vous vous croyez intelligents... mais moi, je n’étais pas fou avant d’être enfermé ici.
Qui est vraiment fou dans A la folie ? Les patients ou le système qui les a placé là ?
Wang Bing nous livre l’un des plus beaux documentaires jamais réalisés : un film long, brut, sans musique, sans voix off ni explications, quatre heures de folie dans un hôpital psychiatrique en campagne Chinoise.
Un hôpital où les meurtriers sont mélangés avec les handicapés et les drogués, où des gens se lèvent la nuit pour aller courir tous nus dans les couloirs ou pour prier.
On passe donc tout le temps du film « enfermés » avec les autres dans cet hôpital ; on voit leur vie quotidienne et on en apprend plus sur eux. Entre le couple marié qui ne cesse de se disputer, le nouveau venu à qui on ne retire pas les menottes et l’homme qui fait un footing dans les couloirs en pleine nuit, on s’attache à eux et on tente de les comprendre. Au bout des quatre heures, on est éprouvé, certes, mais aussi ému, en imersion totale dans la folie.
Et, effectivement, ce qui me frappe, c’est que les nouveaux venus ont l’air beaucoup plus sains d’esprit que les anciens. Comme quoi, peut-être qu’ils n’étaient vraiment pas fous avant d’être enfermés là. Ce qui me frappe aussi, c’est l’absence des médecins : ils sont là pour les médicaments, certes, mais c’est tout. On a beau avoir des gens qui hurlent, à poil, dehors, personne ne se bouge. Les patients sont livrés à eux-mêmes dans un endroit où les violents et les non-violents sont mélangés.
Wang Bing arrive donc à faire un objet magnifique où il filme l’humain, et il capte des discussions tellement intéressantes qu’on croirait presque à de la fiction. Il maîtrise parfaitement sa forme, son montage, et arrive à créer une ambiance à la fois malaisante (je pense aux scènes de nuit où l’on voit l’hôpital éclairé entre les barreaux) et touchante. Caméra à l’épaule, il réussit à filmer le réel, la vie : on en oublie que c’est un film.
En ressortent alors nécessairement des scènes magnifiques :
-le footing dans la nuit
-les discussions sur le prix du sommeil dans la chambre
-la discussion entre un patient et son amante, séparés par un étage verrouillé
… et bien d’autres encore.
Je dois quand même mettre l’accent sur une scène en particulier que j’ai trouvée bouleversante : lorsque l’un des patients retourne voir sa mère hors de l’hôpital. En fait, c’est magnifique parce que ça fait trois heures qu’on est enfermés dans l’hôpital, qu’on n’en sort pas, et là, on arrive enfin dehors, on est libérés… pour finalement se retrouver enfermés à nouveau dans une minuscule maison très pauvre, terrée dans un chantier en construction. C’est d’une simplicité, mais à la fois c’est si puissant… Sans un mot, sans rien exagérer, Wang Bing nous montre la condition sociale et financière des patients de cet hôpital. On comprend mieux pourquoi ils se battent pour des fruits, pourquoi l’argent est un thème si récurrent…
Et peut-être qu’une scène encore plus belle, c’est celle où la femme d’un des patients lui apporte un sachet d’oranges (dont on a compris qu’elles étaient très précieuses), et qu’il partage volontiers avec tout le monde, dans un véritable esprit de solidarité, au point que, sur un sachet de vingt oranges, il ne lui en reste que quatre ou cinq.
C’est assez optimiste comme film, finalement : même enfermés dans des conditions de misère, les hommes arrivent à créer quelque chose de bon, à se tourner vers des valeurs de partage et d’entraide.
On peut aussi le formuler comme ça : dans un hôpital où les gens sont si pauvres qu’ils n’arrivent pas à payer leur pension, où les tueurs sont mélangés avec les handicapés mentaux, où les conditions sanitaires sont déplorables, l’homme arrive quand même à aimer, à se faire des amis, à éprouver de la pitié et à aider les autres. Même dans un endroit dépourvu de toute humanité, l’homme ne perd pas la sienne.