Au sein d'un duel psychologique permanent entre deux frères et leurs épouses, un dilemme moral éclate à la suite d’un incident impliquant leurs enfants. Jusqu'où irions-nous pour protéger notre famille ? Comment choisir entre le bien des siens et celui de la société, entre loyauté et justice ? À travers ces questions, le réalisateur Hur Jin-Ho dissèque une société sud-coréenne pétrie de contradictions et de rapports de domination. Car les actions des deux adolescents ne sont finalement que l'huile sur le feu d’un conflit déjà bien entamé entre Jae-Wan et Jae-Kyu, qui règlent leurs comptes autour de dîners chics et engonçés.
Quatrième adaptation cinématographique du roman The Dinner d’Herman Koch, A Normal Family réussit brillamment à inscrire son intrigue dans les spécificités de la société sud-coréenne : compétition sociale omniprésente, obsession de la réussite, culte de l’image, sens de l’honneur, et bien sûr, cette pression étouffante du regard des autres. En moins de deux heures, le film ausculte des rapports de domination glaçants : Jae-Wan, l'avocat « des puissants », riche mais peu regardant, traite son frère chirurgien idéaliste « pauvre », et souligne encore plus la violence de ce système. La femme du seconde jalouse la jeunesse et raille la naïveté de la jeune nouvelle épouse du premier.
Côté jeunesse, la tension ne retombe pas. Hye-Yoon, étudiante modèle, incarne le produit parfait d’un système qu’elle s'apprête à intégrer via une grande université. Mais derrière les apparences, elle étouffe. Elle se rebelle contre ce père qu'elle ne connaît qu'à travers ses exigences, et contre cette belle-mère qu'elle méprise, en embarquant son cousin Si-Ho — moins brillant, plus fragile, victime de harcèlement — dans des virées nocturnes alcoolisées. Dans ce décor où internet et réseaux sociaux font caisse de résonance, même l’adolescence devient un champ de bataille. N'oublions pas non plus la grand-mère, vivant chez le chirurgien mais ne jurant que par l'avocat.
Ce qui fascine, c’est que le film ne se contente pas d'opposer des archétypes : il les trouble, les fissure, les complexifie. Ainsi l'avocat, malgré le portrait qu'il en est fait, n'a pas abandonné sa première femme pour un modèle plus jeune mais c'est remarié après un veuvage. Le chirurgien, quant à lui, prône une morale inflexible mais s’avère dominateur avec ses subalternes et se livre avec sa femme à un tourisme humanitaire qui fleure bon l’hypocrisie bien-pensante. Toute cette richesse narrative est servie par une mise en scène millimétrée : les cadres fixes, les espaces froidement géométriques et les intérieurs impersonnels soulignent l’enfermement progressif des personnages dans leurs propres contradictions. Hur Jin-Ho ne cherche pas l’esbroufe : son esthétique reste sobre, mais d’une efficacité redoutable.
Jae-Kyu, se voulant l’homme de principes, celui qui fera le "bon choix", emmène son fils au commissariat. A la dernière seconde, il fait demi-tour. Car il est facile d'affirmer que l'on choisira la justice, tant que la situation reste hypothétique. In en supportera d’autant moins de se voir dépouiller de cette dernière chose qu'il possédait face à son frère dominant, à savoir la supériorité morale. Le film montre surtout ce qu’il en coûte de renoncer à ses idéaux ou de les tenir jusqu’au bout. Il ne donne pas raison à l’un ou l’autre : il préfère interroger ce rapport de force entre ceux qui croient savoir ce qu’ils feraient, et ceux qui, confrontés à la réalité, vacillent. Il pose une question troublante : serions-nous si différents face à une situation similaire ? Et si, nous aussi, nous n’étions moraux que par confort ?
A Normal Family rejoint cette tradition sud-coréenne de films critiques et acérés, mais il trace son propre chemin en posant ici un thriller social réaliste, sans horreur ni fantastique. Au-delà de sa qualité intrinsèque, le film m’a donné envie de voir les trois autres adaptations de cette histoire qui se déroulent respectivement aux Pays-Bas, En Italie et aux États-Unis. Trois autres sociétés aux normes et enjeux différents et autant de manières de traiter cet affrontement entre individu et société, entre loyauté et justice.