La violence inonde l'écran dès les premières secondes de la projection. Cathartique tout d'abord, comme une pulsion devenue réalité. Puis soudainement inenvisageable, inhumaine et irresponsable. Comme décomplexée, détachée et hors du monde.
Puis sans aucune transition, Hur Jin-ho braque sa caméra vers autre chose. Au premier abord, il s'agit sans doute d'une famille comme tant d'autres. Avec son héritage, ses problèmes, ses fragilités et ses pièces rapportées. Un petit théâtre où le statut social et le rapport à l'argent sont prépondérants. Tout comme les hypocrisies et les petites compromissions. On s'y rencontre de temps à autres pour manger et parler de tout, de rien, et prendre des nouvelles des enfants qui grandissent, de leurs résultats scolaires et de leur orientation à l'université.
Ces enfants, eux, sont témoins de tout cela. Avant de kidnapper littéralement le film. Avant de totalement le bouleverser et de faire voler en éclats le masque des apparences d'un statu quo étrange.
Car de la description d'une violence sociale, A Normal Family glisse vers les symptômes et les conséquences d'une explosion de violence physique. Une violence qui soudain renverse les archétypes sociaux et économiques dessinés jusqu'ici par Hur Jin-ho.
Car jusqu'ici, la violence du film n'était qu'exogène. Facile donc de la condamner, de dénoncer le cynisme d'un frère faisant de l'argent en l'excusant, en l'escamotant, en la subvertissant. Encore plus facile de se parer de ses idéaux et d'une certaine vertu pour mieux la conjurer et s'en éloigner.
Mais quand la violence s'invite à la table de sa propre famille, A Normal Family passe de l'ironie mordante à une certaine forme de drame où les masques que chacun a adopté tombent. Hur Jin-ho ausculte les âmes, les regards, les silences, les larmes face à ce cas de conscience que chaque père et mère redoute intimement. Il interroge sur la qualité de parent, ses manques, sa culpabilité, sur ce que l'on veut pour sa progéniture et ce que l'on attend d'elle.
A Normal Family, c'est aussi la vie, ou le vide, qui anime ces enfants subissant une énorme pression scolaire, le harcèlement ou la peur de décevoir et de ne pas se montrer à la hauteur. Des enfants qui perdent pied ou qui semblent littéralement mourir de l'intérieur avant de perdre pied. Des êtres froids et indifférents comme symptômes de l'absence, de la désunion ou de l'indifférence.
Chacun essaie de faire face, à sa manière, que ce soit de se remettre en question ou d'éviter que sa bonne conscience ne se flétrisse totalement. Mais à quel prix ? Est-il si facile de laisser sa progéniture en pâture à la justice ? Suffit-il d'enterrer ses monstres intimes pour que ceux-ci ne reviennent jamais plus ? Est-on capable de vivre avec eux, de les amadouer et de restaurer une confiance illusoire ?
A Normal Family, après son entrée acide, sert au spectateur des plats d'une amertume de plus en plus marquée au palais de chacun de ses membres, déchiré ou résolu, de cette lignée a priori comme tant d'autres quand elle est confrontée au tellurisme d'une violence explosive. Qui vibre jusque dans des dernières secondes tétanisantes dessinant une étrange boucle avec le début de cette chronique d'une famille a priori bien sous tout rapport.
On se souviendra longtemps de la qualité du dîner offert par A Normal Family.
Behind_the_Mask, qui a peur d'être victime d'un accident de la route.