Paul est écrivain. Ses trois premiers livres ont été salués par la critique, mais les ventes n’ont jamais atteint des sommets. Quant à son nouveau manuscrit, il ne convainc pas son éditrice.
S’ensuivent des petits jobs de manœuvre. Un mur à casser, une pelouse à cisailler, une armoire à monter, un futon à descendre, avant de jouer Joe le taxi. De quoi lui permettre de conserver du temps pour écrire. Ainsi, la vie de Paul s’ubérise au point d’agiter ses proches : un père sévère, une épouse partie, deux grands enfants qui s’éloignent et s’inquiètent. Le plein d’essence, un ou deux degrés de chauffage en plus, une bouteille de vin à offrir ou les feuilles de papier toilette, tout se compte et devient critique.
Dans une société comme la nôtre, peut-on choisir le déclassement pour s’accrocher à un rêve illusoire de liberté ? Peut-on opter pour une voie qui ne rapporte pas d’argent au risque de sacrifier tout le reste ? « Achever un texte ne veut pas dire être publié, être publié ne veut pas dire être lu, être lu ne veut pas dire être aimé, être aimé ne veut pas dire avoir du succès, avoir du succès n’augure aucune fortune. »
C’est la boule au ventre que l’on découvre l’histoire de Paul, qui n’est pas sans rappeler celle de Souleymane, sachant que le moindre accident dans cette réalité précaire signifierait la chute. Mais Paul n’est pas un « vrai pauvre », comme le lui reproche sa sœur. Il n’a ni la tête de l’emploi, ni la couleur de peau de ses compagnons sur les chantiers. « Je suis à la misère ce que cinq heures du soir en hiver sont à l’obscurité : il fait noir mais ce n’est pas encore la nuit. »
Avec ses lunettes, il pourrait donner des cours, conseiller, reprendre son métier de photographe étonnamment lucratif. Mais il préfère s’acharner, abîmer son corps et sa santé, en subissant les humiliations au quotidien. Le studio qu’on lui prête gracieusement est en entresol, comme celui des parasites de Bong Joon-ho. Un client en quête d’un déracineur de buis va jusqu’à l’enfermer sur son balcon haussmannien pour éviter que son brave toutou ne se salisse.
Valérie Donzelli adapte avec grand soin le récit autobiographique de Franck Courtès. Une illustration radicale de ce monde où l’exploitation de l’autre est devenue si simple, quand l’exploité lui-même, poussé par les algorithmes et la concurrence, sous‑enchérit sa propre valeur. Mais l’auteur n’est-il pas dans une démarche proche de celle de Florence Aubenas, devenue femme de ménage sur les ferries au départ de Ouistreham pour y puiser de l’inspiration ?
C’est l’incontournable Bastien Bouillon qui l’incarne et lui apporte sa sympathie. Sa voix nasale fragilise cet homme, filmé le plus souvent au plus près par une caméra découpant regards et visage. Un effet super‑8, flou et gros grain, introduit un décalage familier appuyé par deux trois refrains populaires. Des afféteries peut-être, mais qui rappellent la fantaisie chère à la réalisatrice, amenant un peu de légèreté dans cette gravité ambiante. Comme ces gros plans sur les chaussures, chaussettes trouées ou pieds nus, qui disent tant de ce que nous sommes.
(8/10)
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