Un grand cinéaste est aussi celui qui nous raconte des dynamiques et évolutions politiques – des théories de lutte au travers d’une poignée de visages d’anges, bercés par la lumière d’un coucher de soleil méditerranéen, en amont des fêtes corses enivrées. En somme, l’ample Histoire dans le creux d’une jeunesse. Les trois films corses de Thierry de Peretti (Enquête sur un scandale d’Etat que je mettrais à part : déménagement du cinéaste sur un territoire et une administration plus vaste) ont construit avec brio ce geste d’échelles au cours des dix dernières années : Les Apaches et ses adolescents grimés en voyou pris en otage par un poids social ; Une vie violente et l’impossibilité de la diffusion politique à toutes les échelles d’une lutte. A son image, dernier film de Thierry de Peretti, suit cette fois-ci le destin d’Antonia, jeune photographe pour le journal Corse Matin et éprise d’amour pour Pascal, militant indépendantiste corse durant l'importante décennie 90. Au cours du film, l’un des personnages se questionne sur l’existence d’une tragédie au cœur de cette histoire. Où est la tragédie ? Si la mort de cette jeunesse qui arpente le cinéma de De Peretti en est évidemment une piste, le véritable malheur est peut-être ailleurs. Dans le paradoxe – l’impasse qui fonde les deux grandes entités d'A son image : la lutte et le journalisme dans sa quête de vérité.


Une vie violente initiait déjà cette impossibilité de la source politique et idéologique (et donc réflexive) d’une lutte à inonder tout le mouvement. Les travaux de Gustave Le Bon revenaient par ailleurs sur ce phénomène (Psychologie des foules). Pour faire simple : d’un amont politisé, idéaliste et réflexif à un aval opérationnel, voguant de meurtre en meurtre et de bombe en bombe, obéissant aux directives et ne se souciant que peu des réelles motivations. Corrigé par son père, le petit frère d’Antonia comprend-t-il au moins sa virée nocturne, cagoule sur la tête et armes en mains, autour d’un logo du FLNC ? « Il aurait pu même oublier de mettre sa cagoule ! » scande le père. Une drôlerie touchante. De cette idée, la tragédie – le paradoxe s’opère dans une scène de fin, durant l'entre-deux cours d’un collège. De jeunes adolescents interrogent leur professeur (anciennement militant indépendantiste) sur le FLNC, possiblement quelques jours après l’assassinat du préfet Claude Erignac. Si ces derniers orientent la discussion sur l’aspect sensationnel de la lutte : comment rentre-t-on dans un mouvement clandestin ? La guerre et les morts ? Le professeur recentre quant à lui le dialogue autour des motivations de cette lutte : pourquoi lutte-t-on ? Quelles idées politiques se cachent derrière ? Ce regard supérieur et réflexif que tente de poser le professeur trouve cependant son contre-coup brutal dans une question d’un des élèves : « Mais vous avez perdu des proches, vous ? ». Soudain, le silence. L’entreprise s’effondre. L’idée d'une lutte noble, pensive et « hors du terrain » se télescope toujours à la mort. Celle la plus sèche. La tragédie de la lutte dans le regard de ceux qui la pensent, simplement.


Le second volet d'A son image prend lui aussi un coup. Si elle se confronte souvent à sa hiérarchie vis-à-vis de la ligne éditoriale à suivre, Antonia voit dans son métier de journaliste la nécessité de capter l’Histoire, toujours avec pudeur et morale de la représentation. Entre la lutte corse et le champ de guerre d’ex-Yougoslavie, Antonia peine cependant à trouver cette neutralité noble – inscrite dans le marbre du milieu journalistique. Elle est en effet toujours complice de quelque-chose. On retiendra bien-sûr cette magnifique scène sur Salut à toi de Bérurier noir et la tentative d’Antonia de d’abord mitrailler d’images Pascal, avec éloignement et recherche ardue du bon cadre, avant de finir par rentrer dans le champ elle-même en enlaçant le jeune homme. L’affect imprègne le travail et l’image, comme dans cette conférence de presse cagoulée du FLNC qu’Antonia couvre, et dont elle reconnaitra rapidement la voix trafiquée de Pascal au premier plan de cette mise en scène. Le regard de la jeune journaliste est complice. Complice d’amour. Le point central de cette complicité, cette fois-ci dissimulée, se situe peut-être dans le changement d'échelle d'Antonia : son excursion dans une ville de Belgrade minée par la guerre. Dans un même mouvement de caméra, alors qu’elle est encadrée par les forces militaires en place, des prisonniers sont conduits au loin. Des coups de feu retentiront. Interloquée, Antonia se retourne, mais reprendra rapidement son chemin au pas des militaires. Ce moment, l’appareil photo ne le captura pas et restera sagement autour du coup de la jeune femme. Tragédie encore et toujours : une complicité presque involontaire. De la lutte inscrite dans les mots et la pensée à un journalisme en recherche de neutralité, tout geste vendu comme noble est ici tiraillé. Ce qu’il reste, c’est la lumière. Celle de ces jeunes visages éclatants qu'Antonia capture au fil du temps comme des photos de famille qui finiront par surplomber le buffet. Une empreinte d’un temps. Avec simplicité, amour (« L'amore ! » chantait Mina) insouciance et, dans le regard, un monde qui brûle. Ces images sont comme ce qu'écrivait Godard à propos des mots (Les trois désastres), elles sont des ruines qui marquent la présence de ce qui réellement n'est pas là - plus là. De Peretti cinéaste et Antonia photographe : même combat.

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le 8 sept. 2024

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Rémi Savaton

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