Si je parle aujourd’hui de Annette et de Memoria, c’est parce qu’ils ont surgi, en 2021, comme des balises — non pas de l’époque, mais de ce qui persiste en elle. Deux films venus de rives opposées, mais qui finissent pourtant par porter et célébrer ensemble le cinéma dans ce qu’il a de plus merveilleux et poignant. Deux gestes singuliers et merveilleux.
Annette, c’est Carax qui revient. Ou plutôt, c’est le cinéma qui revient par Carax. Il commence par une question — « So may we start ? » — et déjà c’est une réponse. Le cinéma n’avait pas disparu, il était tapi, à bout de souffle, masqué. La portée du « Revivre » de Gérard Manset dans Holy Motors résonne toujours autant ! Le cinéma revient ici en fanfare, opéra burlesque et tragique, porté par la musique tout aussi rocambolesque qu’enchanteresse des Sparks, et propulsé dans un film qui n’a peur de rien.
Lorsque nous nous retrouvons sur le bateau, Cotillard et Driver ne rejouent pas L’Atalante, ils la réveillent — comme on réveille un mort. Et quand arrive Sympathy for the abyss, ce n’est plus une chanson, c’est une déchirure. L’écran ne contient plus rien, la salle non plus, et le spectateur est livré, seul, à l’abyme. Annette n’a ni peur du mauvais goût, ni du ridicule, ni même de l’excès. Et c’est dans ce courage-là — un courage de cinéma — que le film emporte tout.
Quatre mois plus tard, autre tempo, autre latitude : Memoria. Apichatpong Weerasethakul, cinéaste de l’écoute, du temps et du rêve qui nous invite ici au voyage total. Total car il oriente constamment son regard vers l’ailleurs : on quitte la Thaïlande sacrée pour la Colombie meurtrie, la ville pour la jungle, avant de quitter encore une fois notre propre corps pour un autre lieu encore mystérieux. Memoria me hante toujours l’esprit, autant par son acte gigantesque de porter la douleur du monde sur ses épaules, que dans ses profondes vibrations dont l’on se demande, comme disais Daney, si l’on ne les a pas rêvés. Un film fantôme qui continuera surement de venir roder dans mon esprit.
Il y a là — comme chez Carax — une foi rare. Une foi dans le cinéma comme médium et comme médium seulement. Pas comme produit, pas comme anecdote. Mais comme une langue, comme un souffle. Ce que Memoria propose, ce n’est pas une histoire, mais un lieu. Un lieu hanté qui arpente l’esprit du spectateur comme une marque tatouée à la mémoire.
Et puis il y a ce qu’on appelle « le présent ». Pas l’actualité. Le présent et ses fameuses abysses (encore et toujours Carax). Annette est la grande tragédie des temps moderne. Memoria convoque, autant par le spectre de ses sons que de ses images, beaucoup de passé, un peu de futur, et surtout des échos du présent Colombien (et du monde bien-sûr) : qui est cet homme effrayé qui stoppe d’un coup l’inarrêtable flux urbain ? Qui sont ces mystérieux singes hurleurs de la jungle colombienne, qui crient au loin lorsque le troupeau refuse catégoriquement de les suivre ? Tous deux affrontent l’époque — non pas pour la commenter, mais pour la traverser.
Annette et Memoria ont un même combat, une même beauté : celui d’un cinéma toujours plus courageux, terrible et vibrant. Un cinéma qui remballe toute une tendance frilleuse. Un cinéma qui nous avait beaucoup manqué.