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Mortel système
Visiblement, la cinéaste coréenne July Jung, qui a la réputation d'être une perfectionniste, aime prendre son temps. Son premier et jusqu'alors seul long-métrage, A Girl at my Door, datait en effet...
le 7 oct. 2022
[Critique à lire après voir vu le film]
Les films qui dénoncent les ravages du système capitaliste dans le monde du travail sont légion. Violence des échanges en milieu tempéré et De bon matin de Jean-Marc Moutout, Ceux qui travaillent d'Antoine Russbach, Ressources humaines de Laurent Cantet, le triptyque La loi du marché-En guerre-Un autre monde de Stéphane Brizé, Corporate de Nicolas Silhol, ainsi qu’une bonne partie de la filmographie des Frères Dardenne et de Ken Loach.
La Corée (du Sud) subissant le dit système, peut-être même en pire, il est logique qu'elle suscite chez ses cinéastes de tels sujets. Lee Chang-dong s'y était déjà collé avec l'émouvant Burning, Bong-Joon Ho avec le grinçant Parasite. July Jung ne démérite pas au sein de cette série avec ce About Kim Sohee, qui devait être initialement nommé, de façon plus judicieuse, Next Sohee.
Une jeune fille, en fin de cursus dans un lycée agricole, se voit attribuer un stage d'entreprise dans un... centre d'appels téléphoniques. Toute l'absurdité du système est d'emblée affirmée. Cette absurdité sera méticuleusement décortiquée par la cinéaste dans la deuxième partie du film puisqu'une inspectrice opiniâtre, You-jin, va s'atteler à établir les responsabilités dans le suicide de la lycéenne. You-jin et Sohee ne se seront croisées qu'une fois, dans un cours de danse, puisqu'on va découvrir que You-jin était celle qui dirigeait les chorégraphies dans un cours où Sohee s'était rendue, peu avant de tenter de se suicider. (En tout cas, c'est ce que j'ai compris, d'après la scène où You-jin est entourée des danseuses qui lui lancent : "vous aviez disparue", comme elles l'avaient fait avec Sohee.) Le passage de relais entre les deux femmes s'opère ainsi intelligemment à partir du point d'appui de la danse. Sous les dehors de l'enquête - en réalité parce que Sohee la hante -, You-jin se retrouvera à faire les mêmes gestes que la disparue : boire deux bières dans la même gargote, voir la lumière qui se pose sur ses pieds, aller contempler le lac tout proche.
Dans la première partie, on suit Sohee aux prises avec le monde du travail. Un monde très compartimenté : aux garçons l'usine, aux filles les centres d'appels. Un monde également où l'on manie sans cesse le chaud et le froid : on accueille avec gentillesse les nouvelles venues, on lance à toute l'équipe "allez, on fait de son mieux" ; mais si les résultats ne sont pas au rendez-vous le coup de semonce tombe immédiatement. Classiquement, les employés sont mises en concurrence lors de débriefs réguliers, les meilleurs étant salués et les derniers tancés, de préférence devant tout le monde, pour que l'humiliation, si sensible dans les pays asiatiques, soit au rendez-vous. En cas d'incident avec le client, ce client qui est le véritable roi, le grand chef se défoule sur le petit chef qui se défoule sur le dernier maillon de la chaîne. Air connu.
L'objet de ces centres d'appels ? Dissuader les clients de résilier leur contrat Internet, en maniant la carotte (offres alléchantes réservées aux clients fidèles) et le bâton (pénalités prévues au contrat lorsqu'on interrompt un contrat prématurément). Les jeunes filles qui s'escriment à faire monter leur "taux d'annulation de résiliation" sont confrontées aux clients injurieux, dragueurs ou en souffrance. Si elles dérapent, le manager est là pour intercepter la communication et prendre systématiquement le parti du client. Lorsque malgré tout les filles tiennent et réalisent de bons scores on ne leur verse pas leurs primes avant deux mois pour éviter qu'elles ne démissionnent. Un système parfaitement huilé.
A force de tirer sur la corde, celle-ci peut finir par céder. Celui qui craque peut être le chef d'équipe, qui subit exactement la même pression de la part de sa hiérarchie. C'est ce qui va advenir : on le retrouve mort dans sa voiture, un mot laissé sur son pare-brise, ce qui transforme notre homme en lanceur d'alerte. Classiquement encore, la boîte va étouffer l'affaire en faisant signer chacune des employées un papier affirmant que cette mort n'est pas liée à son travail. Quant à l'épouse éplorée, on lui ment tout en achetant son silence. Tout cela a déjà été maintes fois montré au cinéma.
De même que la dilution des responsabilités, l'un des sujets de Un autre monde de Brizé. Comme le dit la fameuse conclusion de La Règle du jeu, "le pire c'est que chacun a ses raisons". Au sein d'un système sans état d’âme et uniquement orienté vers le profit, chacun est obligé d'agir comme il le fait. Les établissements scolaires voient leurs subventions coupées si leur taux d'emploi se dégrade, ceux chargés de les contrôler ne s'intéressent qu'aux grosses écoles faute d'effectifs suffisants. Côté entreprise, la faute en revient à ces lycées qui envoient des étudiants instables. Chacun se justifie et renvoie la balle ailleurs. De quoi faire perdre ses nerfs à You-jin. (On passera sur le fait qu'une flic puisse frapper un vice-proviseur sans être immédiatement sanctionnée.) Les parents sont aux abonnés absents, trop éloignés de leur ado pour avoir conscience de ce qu'elle vit.
Dans le monde de l'entreprise que découvre Sohee, le quantitatif règne, la fin justifiant tous les moyens. Le film est parfois un peu outré dans ce qu'il montre. Ainsi, quelques minutes après qu'on a annoncé le suicide du chef d'équipe, sa remplaçante frappe dans ses mains et lance un "allez, on se remet au travail pour ne pas être un poids mort". Le lendemain d'une tentative de suicide de Sohee, son responsable au lycée la renvoie au centre d'appels... Un peu too much. Reconnaissons tout de même que la démonstration est implacable, de surcroît filmée par moments de façon inspirée. Je pense notamment au panoramique qui balaie les visages gênés des responsables de l'entreprise en face de l'inspectrice de l'autre côté de la table.
Sohee ne veut pas lâcher, d'une part pour ne pas décevoir son responsable au lycée qui lui a fait sentir sa chance d'avoir ce job, d'autre part pour ne pas suivre la pente de sa copine alcoolique qui n'a pas tenu. Et puis Sohee est également danseuse, et la danse, on le sait, est une école de persévérance... Elle s'accroche donc, mais le suicide de son chef, qui s'était montré humain à son égard, la travaille. Elle signe tout de même le fameux papier blanchissant l'entreprise sous la pression, mais on la sent sombrer. Lorsqu'elle apprend qu'elle ne sera payée de ses bons résultats qu'à condition de ne pas démissionner dans les deux mois c'en est trop : elle frappera sa responsable exactement comme You-jin le fera dans son enquête face au vice-proviseur. La structure en miroir opère ici de nouveau.
Rien de bien neuf, pour l'essentiel, sur la violence insidieuse du système économique qui régit le monde dit "civilisé". Mais l'une des originalités du film de Jung est sa focalisation sur le féminin : About Kim Sohee se veut aussi un portrait des jeunes femmes dans la Corée (du Sud) contemporaine. Addiction au partage de vidéos et prégnance des réseaux sociaux, avec cette première scène au resto où la copine de Sohee se filme en train de manger - et, puisqu'elle mange beaucoup elle sera contrainte ensuite de se faire vomir, pour ne pas grossir. Dîners entre filles au resto. Inévitable scène de karaoké. Alcoolisme comme un fléau rongeant la jeunesse. Appétence pour tout ce qui soigne l'apparence, comme ce rouge à lèvre "corail" très en vogue. Mais le film s'aventure aussi sur des chemins moins rebattus, en montrant par exemple les femmes user de violence physique : on a déjà évoqué les coups des deux héroïnes, ceux-ci avaient été annoncés dans la scène d'ouverture très crue où la copine de Sohee s'en prend à un gars qui a critiqué sa façon de se mettre en scène face à son téléphone. Les filles d'aujourd'hui ne se laissent plus intimider par les garçons. Et les seuls qui se feront frapper (il y a aussi le petit ami de Sohee) seront des hommes. Un point de vue rafraîchissant.
Toute cette première partie nous amène au suicide de Sohee. Elle cherche d'abord à s'ouvrir les veines, au désespoir d'être mise à pied trois jours. Rapidement remise sur pied, elle se rend dans un petit bar où un rai de lumière au sol la remet en contact avec la sensualité. Un peu plus tard, ce sont des flocons de neige qui la ramènent au monde sensible - ils avaient été annoncés finement un peu plus tôt, en haut des marches d'un escalier. Enfin le scintillement d'un lac. Tout cela fonctionne comme un appel pour Sohee qui entre dans l'eau, hors champ, exactement comme on l'avait vu disparaître devant l'autel funéraire de son chef suicidé, dans un geste de prosternation. Très beau moment, qui m'a rappelé la fin de Mouchette, sans que je puisse affirmer qu'il y ait influence ! Cette sensualité qui la pousse au suicide, c'est aussi celle de la danse, dont Sohee a perdu le contact avec cette expérience déshumanisante du centre d'appels. Elle ne laissera comme mot d'explication sur son portable que la vidéo qui ouvrait le film. Une bien belle fin, signifiante.
Puisque l'enquêtrice ne tarde pas à se retrouver en situation de justicière, seule contre tous façon Erin Brockovich, je me suis demandé comment July Jung allait conclure son film. Qu'elle triomphe de l'adversité ou soit broyée par la machine, les deux fins étaient rebattues. Jung opte intelligemment pour un entre-deux : on ne sait pas si l'enquête aboutira, le film focalisant finalement sur la seule Sohee. A cette occasion, regrettons que le film verse un peu dans le tire-larmes, avec les parents qui hurlent de douleur. Un auteur devrait s'interdire ce genre de facilité.
On pourra aussi reprocher au film un certain didactisme : la démonstration est parfois un peu appuyée, même si, à d'autres moments Jung sait se montrer elliptique (exemple, le chef de You-jin qui révèle que celle-ci a suspendu son emploi à cause de sa mère, sans en dire plus : Jung effleure la question des femmes obligées d'arrêter de travailler pour prendre en charge leurs aînés). Et le film est un peu long, notamment dans sa deuxième partie. Reste que ce About Sohee est une belle surprise, confirmant la bonne santé du cinéma sud-coréen. Et l’on est heureux de voir une femme rejoindre la liste des réalisateurs à suivre du côté de Séoul.
7,5
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