J'ai une tendresse particulière pour les films de la fin des années 1990-début 2000. Ils tapent toujours sous ma ligne de flottaison. Ce sont les derniers films tournés avant la révolution numérique. Ils prennent une patine particulière. Et c'était le moment où j'étais en hypokhâgne, avec quelques bons camarades dont la vie m'a un peu éloigné. Et le 11 septembre n'avait pas encore détruit notre innocence. On était bien.
Il faut savoir cela pour comprendre à quel point mon avis sur tous les films de cette époque, les Tigre et dragon, les Laissons Lucie Faire, est profondément biaisé (sauf pour Eyes wide shut, que je n'ai guère aimé).
Accords et désaccords reste à mon sens un des meilleurs Woody Allen, grâce à sa formidable simplicité et unité. On suit Emett Ray, alter ego fictif de Django Rheinhardt qui se sent mal dès qu'on prononce le nom de son rival. Joué par Sean Penn, c'est un être rustre, premier degré, qui se métamorphose dès qu'il touche une guitare. Il se fait maquereau par moments. Il rencontre deux femmes : Hattie, une blanchisseuse sourde et un peu faible d'esprit, qu'il finit par abandonner, et Blanche, une aspirante écrivaine qui veut l'analyser sous toutes les coutures. Le film suit bien des péripéties drôlatiques, dont l'invraisemblance est acceptée par le fait que le film se veut un faux documentaire. La voix off est assurée par plusieurs pseudo-spécialistes de jazz, dont Allen lui-même, qui présentent parfois plusieurs versions de la même anecdote.
Mais dans le fonds, le film suit un peu le déroulement de La strada : c'est l'histoire d'un être rustre, qui rudoie une créature vulnérable, se sépare d'elle, puis se rend compte qu'il avait besoin d'elle. L'ayant perdu, il découvre ce que c'est de pleurer.
L'interprétation des acteurs est très bonne, à commencer par l'air à la fois emprunté, rustre et content de lui-même de Sean Penn, qui délivre ses répliques avec l'équilibre parfait entre idiotie, orgueil, brutalité et une forme de naïveté pure. L'actrice qui joue Hattie est très touchante aussi.
Je sais toutes les réserves qui entourent le personnage de Woody Allen. Ici Emmett Ray, s'il a une conduite honteuse avec les femmes, en se cachant derrière l'excuse "Je suis un artiste", est dépeint de manière assez nette comme un minable. Donc je ne crois pas qu'on puisse reprocher grand-chose au film.
Et puis il y a la bande originale. Et je pense que s'il y a eu une petite déferlante de jazz manouche au début des années 2000, ce film y joue une part non négligeable. On y retrouve toute la tendresse mélancolique et la sensualité de la musique de Django Rheinhardt.
Mais ce qui fait que je ne pourrai plus jamais voir ce film autrement que la larme à l'oeil, c'est que c'était un film qu'on chérissait tous les deux avec mon frère. Mon petit frère qui est mort à 33 ans à noël dernier. Et on ne va pas se mentir : je l'ai revu parce que c'est un bon film, mais surtout parce que j'avais envie de me confronter à un peu de mélancolie. Revenir en arrière, à l'époque de nos rêves communs.
Je ne trouve pas de mots qui ne sonnent pas empruntés pour décrire ce que je ressens en écrivant ces lignes. Je suis content d'avoir revu ce film. Je vais continuer à l'aimer. Mais différemment. C'est certain.