[Critique à lire après avoir vu le film]
L'incipit de Aferim!, c'est tout ce que j'aime au cinéma : un plan fixe de paysage, avec deux personnages qui parlent hors champ, finissent par entrer au fond du cadre, le traversent et en ressortent, nous laissant ainsi sur l'image de départ. Formellement, le film va très bien tenir cette alléchante promesse.
Radu Jude nous narre le périple d'un brigadier et son fils, Costandin et Ionita, à la poursuite d'un fugitif. Un scénario assumé de western. Sauf que la Valachie d'alors - mot qui signifie "terre roumaine", avant que la Roumanie d'aujourd'hui soit constituée en associant cette région à la Transylvanie et à une partie de la Moldavie - n'est pas exactement l'Amérique de John Ford. Elle partage toutefois avec le Far-West la rudesse des mœurs.
On vit à la dure. "Ne fais pas ta chochotte" ne cesse de répéter Constandin à son fils. On parle de sexualité en termes très crus, "bite" ou "chatte" à gogo. On dort à la belle étoile ou par terre dans une salle commune. On n'éprouve guère de pitié pour plus faible que soi : les Indiens du western américain, ce sont ici les Tziganes - ces nomades, nommés péjorativement "corbeaux" en raison de la noirceur de leur peau, sont corvéables à merci, méprisés de tous, livrés à la misère.
Ladite traque va être l'occasion pour le brigadier de faire l'éducation de son fils. Constandin lui montre comment on doit parler aussi bien aux ecclésiastiques (avec respect, en montrant sa culture religieuse), aux tziganes (avec dureté, sans aucune considération), aux paysans (avec hauteur, mais sans s'empêcher de faire la fête avec eux si l'occasion se présente), aux Turcs (en les roulant dans la farine bien qu'ayant accepté leur cadeau), au boyard enfin, qui leur a confié cette mission (avec déférence, mais sans s'interdire de défendre la justice). L'errance du couple classique "flic et son adjoint", ici revisité, est aussi un prétexte pour montrer la mentalité du pays au milieu du XIXème siècle : le fanatisme haineux d'un pope (croustillante tirade du religieux qui passe du statut d'homme en détresse à celui de prêcheur haineux vouant aux gémonies tous les peuples), la vulgarité du bon peuple (des chansons ridicules aux jeux stupides en passant par la prostitution), la xénophobie omniprésente (qu'on retrouvera, à l'époque contemporaine, dans les très beau R.M.N. de Cristian Mungiu) englobant l'antisémitisme (presque aussi violent que le mépris des Tziganes), les préjugés de la morale roumaine (les femmes sont inférieures, fussent-elles celles du seigneur, et on les bat dans les spectacles de marionnettes !), la corruption des représentants de la loi (la scène où Costandin achète l'autorisation de poursuivre à son collègue qui règne sur le territoire traversé), la cruauté du boyard (par laquelle il tient tous ces moutons de sujets, moutons qui nous étaient annoncés dès l'ouverture)... Les quelques tentatives de remettre cela en cause de la part de Ianito sont vite étouffées dans l’œuf, au nom du réalisme. Même l'odieux châtiment infligé au coupable ne constituera pas un électrochoc salutaire : la morale finale est qu'on ne peut rien changer au monde, juste essayer de tirer son épingle du jeu. Cynique et cinglant.
La scène terrible vers laquelle tendait tout le film opère une rupture brutale avec le reste du récit : la farce grinçante se mue en drame. Mais l'acte impitoyable du boyard ne résume-t-il pas, finalement, le propos du film ? Tous les protagonistes qui se sont croisés n'ont guère fait preuve d'humanité les uns envers les autres. Seule compte la position sociale : ainsi le riche qui passe en diligence peut-il insulter le brigadier, de plus basse condition. Le brigadier fait de même vis-à-vis du paysan, qui traite le Tzigane en esclave. Air connu, de Buñuel à Ruben Östlund en passant par Fassbinder.
Un homme va pourtant provoquer un frémissement de cet édifice solidement implanté : Carfin, le fugitif que l'on recherchait. D'une part, il va révéler que c'est sollicité par la femme du boyard qu'il a couché avec elle selon un schéma de type Lady Chatterley, d'autre part c'est un homme qui a voyagé, chose qui suscite une forme d'admiration. Le voilà questionné sur Vienne, Rome ou Paris. La vision clichée qu'il en donne répond, d'une façon positive, aux poncifs méprisant du pope.
L'homme qu'on trimballait sur l'ars de son cheval va s'installer à la table de ses traqueurs et aura même droit à un peu de pain et de vin - après un suspense savamment orchestré puisqu'il est d'abord condamné à regarder ses deux voisins bâfrer. Ionita voudra même le laisser aller, mais là c'en est trop : Costandin se pique d'être rigoureux et honnête, de là à outrepasser un ordre du boyard, non. C'est bien une éducation au respect de l'ordre établi qui est inculquée à Ionita. Un ordre tenu par trois institutions : la Bible, le boyard et la loi. Cette dernière est soumise au bon vouloir du seigneur : c'est ce qu'apprendra à ses dépens Constandin qui se risquera, courageusement, à plaider la cause de son prisonnier. Pas de place pour la commisération : lorsque le trio arrive à destination, Carfin doit descendre du cheval car on doit croire qu'il a fait tout le trajet à pied, et ce sont ses propres anciens compagnons qui tiendront les bras et les pieds de Carfin pour qu'il soit châtié par le seigneur.
Visuellement, le film est superbe : clairière traversée d'un rai divin de lumière sous lequel vient stopper une diligence, progression au milieu de mangroves, scène très mécanique de baise montrant la jambe agitée de la prostituée sous les coups de Costandin, nombreux plans magnifique dans la forêt baignée de soleil ou prise dans le brouillard (qui m'ont rappelé le Kurosawa de Rashomôn ou du Château de l'araignée), plan d'ensemble d'un troupeau de moutons (motif récurrent du film) sous un grand arbre, ou encore de Carfin atteignant une croix de pierre alors qu'il court derrière le cheval de Constandin - un plan qu'eût pu signer un styliste tel que Sergio Leone.
Radu Jude joue parfois intelligemment du hors champ : outre l'incipit déjà évoqué, saluons un plan fixe sur des plants de maïs laissant nos deux protagonistes poursuivre leur chemin puis revenir sur leur pas, et un spectacle de marionnettes qui donne longuement à voir la réaction des spectateurs avant qu'on découvre le castelet. Dans le même ordre d'idée, notons cette audace de Radu Jude : alors que Costandin et Ianito croisent des Turcs, il ne traduit pas la conversation. Une manière de montrer que le Roumain ne s'intéresse pas à ce que peuvent dire ses voisins.
Tout cela est savoureux. On reprochera peut-être au film une longueur excessive. Il démarre un peu poussivement et donne parfois l'impression de se répéter. Avec le recul, on a toutefois là un très bel objet cinématographique, d'un noir et blanc soigné, dont la splendeur de la forme contraste avec la rugosité du propos. Estimable.
7,5