Le scénario repose sur un découpage volontairement resserré autour d’une décennie charnière, de la conquête du titre mondial à Kinshasa. Chaque séquence narrative fonctionne comme un bloc thématique autonome : l’accession au statut d’icône, la politisation de la parole, l’exclusion sportive, la reconquête. Le film privilégie les lignes de force idéologiques plutôt que la progression psychologique classique. Cette approche confère une densité intellectuelle au récit mais crée aussi des zones de discontinuité émotionnelle, certains conflits internes d’Ali étant plus suggérés que véritablement développés.
La mise en scène de Michael Mann s’inscrit dans une recherche quasi documentaire, sans jamais renoncer à une stylisation très contrôlée. L’usage fréquent de la caméra à l’épaule, parfois au plus près des visages, crée une sensation d’immersion immédiate, presque physique. Les combats sont filmés comme des espaces de vérité brute : cadrages serrés, mouvements circulaires, accent mis sur le souffle et l’impact. Hors du ring, Mann privilégie des compositions plus instables, traduisant la pression médiatique et politique constante qui entoure Ali. La mise en scène ne cherche pas la célébration mais la confrontation.
L’interprétation de Will Smith repose sur un travail extrêmement précis de corporalité et de rythme vocal. Il restitue la musicalité de la parole d’Ali, son sens du spectacle, mais aussi une forme de solitude croissante à mesure que le personnage se coupe du monde institutionnel. Le jeu reste majoritairement extérieur, presque performatif, ce qui correspond à la nature du personnage mais limite parfois l’accès à ses failles intimes. Les seconds rôles apportent un contrepoint essentiel : Bundini Brown comme énergie verbale permanente, Malcolm X comme figure de rupture intellectuelle, Elijah Muhammad comme autorité spirituelle distante et pesante.
La direction artistique se distingue par une reconstitution précise mais jamais illustrative des années 60 et 70. Les costumes évoluent subtilement avec le statut d’Ali, passant de la flamboyance presque naïve à une sobriété plus austère. Les décors urbains, hôtels, salles de presse et lieux d’entraînement sont filmés comme des espaces fonctionnels, souvent transitoires, accentuant l’idée d’un homme constamment en déplacement, sans véritable ancrage. La lumière, souvent chaude mais contrastée, souligne la tension entre exposition publique et intériorité.
Le montage adopte une logique syncopée. Les ellipses sont franches, parfois abruptes, traduisant l’idée que certains événements historiques dépassent le cadre intime du personnage. Le rythme global reste maîtrisé mais exigeant, avec une alternance entre séquences très denses et moments de suspension. Cette construction renforce la dimension politique du film mais peut donner l’impression d’un récit qui observe plus qu’il n’accompagne émotionnellement.
La bande sonore constitue l’un des piliers structurels du film. Michael Mann utilise la musique non comme simple illustration d’époque mais comme vecteur de sens. Les morceaux de soul, de funk et de jazz ne servent pas seulement à situer une période, ils incarnent l’énergie collective afro-américaine, sa colère, sa fierté et sa créativité. Le jazz, souvent utilisé dans des scènes de réflexion ou de transition, accompagne les moments de doute et de retrait, tandis que les rythmes plus percussifs soutiennent les séquences de combat ou de confrontation médiatique.
Le design sonore des combats est particulièrement travaillé. Les coups ne sont jamais exagérés, mais rendus lourds, sourds, presque étouffés, laissant une place centrale au souffle, aux cris de la foule et aux instructions murmurées. Le silence est un outil narratif à part entière, notamment durant la période de suspension sportive d’Ali, où l’absence de musique souligne l’effacement forcé de la figure publique. À Kinshasa, la musique prend une dimension quasi rituelle, fusionnant avec l’espace et les corps, jusqu’à faire du combat final un événement autant culturel que sportif.
Dans sa globalité, Ali apparaît comme une œuvre exigeante, rigoureuse et profondément politique. Le film sacrifie parfois l’émotion immédiate au profit d’une vision plus analytique et sensorielle de son sujet, mais cette cohérence formelle et sonore lui confère une identité forte. Michael Mann signe moins un hommage qu’un portrait sous tension, où la musique, le son et l’image participent d’un même geste : faire entendre et ressentir ce que signifie être Ali, dans l’Histoire et contre elle.