Il sera intéressant dans quelques années de se retourner sur la réception critique qui fut celle réservée aux prémices de la carrière de Julia Ducournau, car ne nous mentons pas, avec trois longs métrages réalisés à l'heure où j'écrit ces lignes, nous sommes aux prémices de sa filmographie.
Il sera intéressant de chercher à comprendre l'enthousiasme délirant qui a accompagné son premier film, "Grave " qui en a fait la nouvelle papesse de l'horreur à la française, mais qui d'après moi n'était guère plus qu'un premier essai plein de promesses, mais perfectible.
Il sera intéressant d'analyser l'impact qu'aura eu sur le reste de sa carrière, la palme d'or obtenue pour son deuxième long métrage "Titane ", film qui m'avait d'abord décontenancé par le rhizome de symboles qu'il convoquait avant de le trouver particulièrement réussi dans les discours et thématiques qu'il abordait, après l'avoir revu en sachant cette fois de quoi il en retournait et d'ainsi porter mon attention sur ce qui m'avait ou échappé ou comment ces sujets étaient construits dans la pensée de la réalisatrice.
Déjà ce film divisait, mais dans le flot des réserves ou des critiques acerbes qu'il avait reçu, on pouvait distinguer deux groupes, avec d'un côté les arguments étayés et donc recevables, et de l'autre beaucoup d'expressions des névroses de ceux qui le descendait avec des trucs idiots comme "c'est français, ça eu la palme à Cannes, donc c'est de la merde" - je caricature à peine - et pire ceux qui en profitaient pour affirmer leur réactance sur des sujets sociétaux qu'ils vomissent, je me souviens par exemple d'un échange houleux avec un mec qui finissait par reconnaitre qu'il n'irait pas voir le film mais qu'il le détestait par principe parce que pour lui la question de la transidentité qui est au cœur de l'œuvre classe ce film ipso facto dans la case des films wokes.
Il sera intéressant désormais d'essayer de comprendre pourquoi "Alpha" est globalement détesté par la critique qui le considère comme un immense ratage, une sortie de route absolue, une abomination. Avec certains commentateurs ayant pignon sur rue s'interrogeant déjà sur l'idée que peut-être cette palme lui sera en définitive néfaste, car ne libérant pas Julia Ducournau.
Je dois dire que si habituellement je suis peu sensible aux avis des autres concernant mes goûts et ma réception des films que je vais voir, la quasi exclusivité de retours catastrophiques qui s'accumulaient, commençait à sérieusement m'inquiéter et j'allais voir le film avec appréhension et presque convaincu que j'allais assister au naufrage annoncé. Ma surprise est d'autant plus grande, que je suis loin de partager les impressions négatives que j'ai lu ou entendu.
Le film s'articule autour principalement de trois personnages, Alpha l'adolescente éponyme, sa mère et le frère de cette dernière Amin. Ces trois figures centrales vont évoluer autour d'une idée maîtresse et en incarner, presque comme des allégories, les variétés et la diversité des façons d'appréhender l'inconnu, l'inexplicable. Cette idée c'est une épidémie soudaine, dont on ne sait rien, dont on soupçonne la transmission hémophile mais aussi comme étant une MST et qui a pour symptôme la "marbrification" progressive et irréversible des malades, puis leur décès, les organes pétrifiés et l'enveloppe charnelle pareille aux gisants pierreux qui ornent les tombes, statues paradoxalement sublimes et terrifiantes car symboles de mort. Le SIDA est clairement l'inspiration derrière l'évocation de cette épidémie, dont le film dans son traitement rappelle les peurs qui traversaient la société face à cette maladie. C'est apparemment une thématique du moment, puisque un autre film présent à Cannes cette année, lui aussi en compétition abordait lui aussi la question de l'épidémie du SIDA a une époque où ignorait tout de cette maladie et comment sont nés les fantasmes et les peurs les plus absurdes et sources d'ostracisation, via l'intervention d'une maladie fantasque, "Le Mysterieux regard du flamant rose ".
Je pense que contrairement à ce que laisse entendre le titre et y compris le synopsis, le personnage principal n'est pas Alpha, mais sa mère. Cette "mère totale". Derrière cette formule s'incarne selon moi l'idée de la maman pour tous, bien sûr la maman d'Alpha avec tout ce qu'englobe y compris dans l'inconscient collectif, ce rôle, les notions de protection, d'éducation, de sacrifice, de peurs qui parfois entravent l'émancipation etc. mais elle est aussi une mère pour ses patients, le docteur qui impuissant thérapeutiquement va compenser dans un investissement personnel et humain forcément destructeur et puis elle est une mère pour son propre frère. Elle est la mère omnisciente, omnipotente, dont l'amour s'est mué en quelque chose de tragique car il interdit par son ambition l'idée même d'une possible évolution de ses enfants, tous ses enfants hors de son giron.
Amin, son frère, lui c'est le mal être et le désespoir de vivre, toxicomane sans illusions, il appelle la mort, mais celle-ci se refuse à lui, notamment parce que malgré ses suppliques et son application à provoquer par surdose son trépas, sa sœur refuse de l'abandonner et s'évertuera à le ranimer. Quand il fait promettre à Alpha, sa nièce de ne pas le réveiller en résulte une scène bouleversante et si à diverses reprises j'ai été pris durant le film d'intenses vagues de larmes, elles avaient toujours ce personnage comme origine. Il m'a ému d'une façon intime, profonde, incroyable, il est un écho à quelque chose en moi et que Alpha verbalise parfaitement : "Tu te drogues parce que t'as pas le courage d'en finir" cette phrase adressée comme une colère adolescente à un adulte en perdition m'a détruit. Une question revient souvent dans le monde des toxicomanes; Prend on de la drogue pour oublier ses dépressions ou la dépression arrive t'elle parce qu'on prend de la drogue ? Mon lourd passé de toxicomane, n'a jamais pu répondre à cette question et pourtant j'ai eu la sensation que le film voulait me rassurer quant à l'impossibilité d'un jour y répondre. Qu'à travers cette absence de réponse définitive se cachait l'impossibilité du contrôle, se cachait l'obligation de faire avec nos détresses et notre mélancolie profonde.
Car dans un second mouvement c'est l'autre thème du film. Nous sommes devant un film de fantômes, je ne vais pas davantage expliquer cette idée au risque de dévoiler quelque chose du film qu'il me parait essentiel de ne pas déflorer, mais pour moi le film se questionne sur notre rapport aux fantômes du passé. Et ce faisant nous rappelle en cette époque volontiers portée sur la nostalgie et les discours déclinistes que peut-être notre mémoire a conservé du passé les choses agréables, mais qu'on devrait s'en méfier et ne pas omettre ce qui dans ce passé relevait du problématique, de ce qui était alors bien merdique. Qu'en s'entêtant à idéaliser hier, on oublie de profiter d'aujourd'hui et on conditionne sans doute demain.
Mais Alpha finalement dans tout ça, où se situe t'elle ? Justement je pense qu'elle est au carrefour de tout cela. Ella va autant symboliser les traumas maternels que les errances de son oncle, le regard jugeant des autres et de la société face à l'altérité et face aux angoisses portées par l'inconnu, l'étrange indéfinissable, que l'espoir pur et innocent. Elle va tour à tour être la colère de l'ado qui n'a pas encore pu articuler une pensée, l'euphorie d'un trop plein émotif et hormonal et la maturité étonnante qui parfois fait défaut aux adultes.
Au niveau de la mise en scène et de la direction artistique, le film est un éblouissement permanent, il y a des images absolument dingues et si j'ai pu à propos de film comme "Motel Destino " ou "Megalopolis " regretter que cette esthétisation de chaque moment ne soit pas au service d'un propos mais finisse par souligner le vide de ces films, là c'est l'inverse, le film est même trop bavard et veut aborder trop de choses. J'y reviens plus loin.
Si Golshifteh Farahani est difficilement critiquable quant à son jeu, elle a face à elle deux comédiens en état de grâce ! Tahar Rahim d'abord qui est en fièvre, délivrant une prestation habitée, intense, de l'ordre de la transe soufique, j'ai lu des critiques en parler comme d'un performance insupportable, je m'inscrit en faux ! Il est sidérant, prodigieux parfois même effrayant tant il touche à quelque chose qui dépasse l'acteur et puis il y a la grande découverte qu'est Melissa Boros. Jeune actrice quasiment débutante, elle a tourné que dans un film avant celui-ci, qui est d'une justesse incroyable, d'une force étonnante, d'une subtilité rare, d'une implication délirante et qui semble confirmer que parmi d'autres talents dont est assurément doté Julia Ducournau, celui de directrice d'acteurs n'est pas le moindre.
Alors, si je peux paraître enthousiaste et je le suis et bien que je ne crois pas en l'objectivité critique, je dois quand même mentionner les quelques points qui pour moi pénalisent le film mais qui ne m'empêchent pas de le noter comme je l'ai fait, ni de vous inviter à ne pas écouter vos curateurs habituels pour donner une chance à ce film admirable mais qui je le crains va avoir sa vie en salle handicapée par les retours catastrophiques qu'il subit de façon incompréhensible à mon sens par les professionnels.
Il y en a deux principalement, d'abord l'impression que le film veut aborder trop de choses, que des thèmes sont à peine effleurés puis oubliés et que si on s'en était dispensé on pouvait raboter le film de vingt bonnes minutes qui sont en trop pour avoir un truc concis, mais impactant et efficace. L'autre grief sera pour le choix du récit non linéaire pas toujours convaincant, souvent brouillon ou en tout cas source d'incompréhension et de perte d'un fil narratif déjà en soi assez cryptique pour ne pas ajouter cette fioriture de montage vaine et usante des "flashbacks" et autres superpositions de lignes temporelles.
Ma chère Julia, je m'adresse à vous si le hasard vous place un jour devant ce texte, vous aviez un spectateur sur la réserve et en retrait à la suite de "Grave", vous m'aviez largement plus convaincu avec "Titane" au point même de me pousser à le défendre comme je pouvais devant les hordes de détracteurs que ses thèmes bousculaient dans leur visions binaire du monde, vous m'avez avec "Alpha" totalement conquis, et j'ai désormais grand hâte de découvrir ce que vous nous préparez.