Après Grave et Titane, la réalisatrice Julia Ducournau poursuit son exploration des corps et de leurs métamorphoses, entre douleur, exclusion et sacralité. Elle signe un cinéma de sensation pure. Chaque plan semble conçu pour percuter le spectateur : la caméra épouse la chair, capte la fragilité des regards, tandis que l’esthétique, à la fois organique et minérale, confère au récit une dimension presque mythologique. Certaines images – une piscine qui se teinte peu à peu de rouge sang, des corps malades se figeant dans le marbre (tels des statues funéraires), une tempête de sable onirique sur une cité HLM – impriment durablement la rétine. Porté par une bande-son émotionnelle et une photographie de toute beauté, le film déploie une puissance visuelle hypnotique qui relève parfois de la sidération.
Au cœur d’Alpha se joue une tragédie familiale : une adolescente rejetée et en quête d’identité, une mère médecin débordée, un oncle junkie ravagé par sa toxicomanie. Tous gravitent autour d’une mystérieuse maladie contagieuse qui altère et stigmatise. Inspirée par ses propres souvenirs, Ducournau situe son récit dans les années 1980, à l’ombre du Sida, tout en cultivant une temporalité flottante. Mais derrière cette chronique intime se dessine un véritable devoir de mémoire : la souffrance et le deuil deviennent allégories, les corps malades s’érigent en icônes fragiles et sacrées, transformant la douleur individuelle en mémoire collective et conférant à l’œuvre une portée universelle.
Le trio d’acteurs principaux impressionne par sa justesse : Tahar Rahim, amaigri à l’extrême, livre une performance stupéfiante, oscillant entre fragilité et éclats de rage. Golshifteh Farahani incarne une mère à la fois distante et terriblement humaine. Quant à Mélissa Boros, révélation du film, elle offre à son personnage adolescent une intensité brute et désarmante. La force du film repose sur cette humanité : des personnages imparfaits, cabossés, mais profondément incarnés. Ils portent sur leurs épaules une émotion à fleur de peau qui irrigue chaque scène.
Certains spectateurs sont sortis émus, la gorge nouée, quand d’autres ont ressenti malaise et rejet. C’est que Alpha ne cherche jamais à ménager son public. Comme souvent chez Julia Ducournau, il faut accepter l’inconfort pour accéder à la beauté… Alpha est une fresque sensorielle, à la fois dérangeante et bouleversante, une tragédie moderne où la maladie devient métaphore de l’exclusion. Un cinéma traversé de fulgurances visuelles, qui ne se contente pas de raconter une histoire, mais qui imprime à même la chair une expérience à la fois viscérale et cathartique.