Un vegan gentil et sensible à l'âge de pierre. Voilà. Alpha. L'histoire d'amour entre un fils de chef d'une tribu d'Esquimaux et un loup qu'il a adopté. Et pendant tout le film, une seule question vous obsède. Comment est-ce que ce type a survécu aussi longtemps ? Pas comment il va survivre. Comment il est arrivé jusque-là. Pourquoi la sélection naturelle ne l'a-t-elle pas impitoyablement éliminé dès l'enfance ?
Parce qu'on parle quand même d'un monde où la nature n'a pas encore été mise sous assistance respiratoire. Un monde où il fait froid, où les animaux veulent vous bouffer, où les autres hommes veulent parfois vous tuer, où les guerres tribales sont monnaie courante, où la mortalité infantile doit faire passer notre système de santé pour un miracle divin, où une infection peut vous transformer en cadavre avant même que vous ayez compris ce qui vous arrive. Et dans cet enfer biologique, le cinéma nous présente...
Keda. Le fils du chef. Un garçon sensible. Doux. Attentionné. Presque imberbe. Un Parisien métrosexuel qui aurait raté le XXIᵉ siècle et se serait réveillé au Paléolithique. Le mec est censé vivre dans un environnement où l'existence entière est une sélection naturelle géante, mais il possède surtout les réflexes psychologiques d'un adolescent qui vient de découvrir le développement personnel. Il regarde les animaux avec tendresse. Il hésite à tuer. Il souffre. Il pense à son papa. Il fait mumuse dans l'eau. Il parle au loup. Il parle au loup. Voilà le niveau.
Le gars vient de se faire abandonner dans un monde où chaque caillou peut vous ouvrir le crâne, et sa première grande relation sociale est avec un canidé sauvage.
Et bien sûr il lui donne un prénom. Alpha. Parce qu'un loup préhistorique attendait évidemment d'être baptisé par un adolescent sensible pour trouver enfin sa vocation. « Alpha... » Et Alpha regarde. « Tu comprends ? » Alpha comprend. « Papa me manque. » Alpha écoute.
Le plus extraordinaire, c'est que Keda survit. Il survit à tout. Il chute. Il se blesse. Il se retrouve seul. Il a froid. Il a faim. Il est poursuivi. Il traverse des paysages hostiles. Et malgré tout ça... il reste vivant. Ce n'est plus de la survie. C'est une erreur statistique. Darwin aurait regardé ce film et aurait probablement demandé qu'on lui rende son manuscrit. La sélection naturelle a passé tout le film à essayer de tuer Keda et Keda lui répond : « Non merci, je préfère me faire un copain loup. » Et le pire, c'est que le film veut nous vendre ça comme du réalisme.
On nous dit : regardez comme l'homme préhistorique était proche de la nature ! Mais quelle nature ? Une nature de brochure touristique. Tout est propre. Tout est magnifique. Tout est soigneusement cadré. Les montagnes sont sublimes. La neige est immaculée. Les paysages semblent avoir été lavés avec du détergent. Même les cadavres ont probablement droit à un petit passage au pressing avant d'entrer dans le cadre.
Et surtout... Personne n'a de barbe. Personne. Pas un poil. Pas une barbe dégueulasse. Pas une tignasse infestée de saloperies. Pas une dent pourrie. Pas une infection. Pas une plaie qui suppure. Pas une odeur. On est au Paléolithique mais tout le monde semble sortir d'une publicité pour une crème hydratante. Keda ressemble à un étudiant parisien qui aurait passé un week-end à Chamonix et décidé de « se reconnecter à la nature ». Il lui manque juste une gourde en inox et un compte Instagram consacré à la permaculture.
Keda ne pense jamais comme un homme plongé dans un univers de survie. Il pense comme nous. Il a notre morale. Nos émotions. Notre rapport aux animaux. Notre attendrissement. Notre culpabilité. Notre conception de l'amitié. Notre psychologie. On a simplement changé le décor. C'est ça qui me tue dans ces films. Ils veulent nous montrer l'homme préhistorique, mais ils sont incapables d'imaginer un homme qui ne pense pas comme un spectateur de 2018.
Et le film se veut contemplatif. Ah oui. Contemplatif. Sauf que contemplatif, ça ne signifie pas filmer pendant trois minutes un paysage numérique avec une musique triste. La contemplation suppose une présence. Une matière. Une lenteur. Une épaisseur. Ici, j'ai surtout l'impression de regarder un écran de veille Windows préhistorique. C'est tellement numérique que même la nature paraît en plastique. La montagne est jolie. Le ciel est joli. La neige est jolie. Le loup est joli. Le garçon est joli. Tout est joli. Il ne manque plus que le logo d'une marque de parfum.
Bref, c'est de la daube...