Après le coup de tonnerre de Canine, Yórgos Lánthimos poursuit son autopsie des comportements conditionnés, des systèmes absurdes et des identités sous contrôle. Son postulat troublant tient en une idée vertigineuse : un groupe clandestin propose aux familles endeuillées de remplacer leurs morts, incarnant leurs gestes, leurs mots, leurs manies, jusqu’à l’oubli du simulacre.
Cette organisation secrète, baptisée Alps par son chef, se donne pour mission d’atténuer la souffrance des vivants. Mais la mécanique qu’elle met en place révèle une faille vertigineuse : en imitant les disparus, ces figures de remplacement ne réparent rien, elles ne font que creuser le gouffre de l’absence. Chaque rôle est un rituel figé, soumis à des règles qui annihilent la spontanéité.
Chez Lánthimos, la parole est un instrument de contrôle. Comme dans Canine ou The Lobster, les dialogues sont livrés avec neutralité, vidés de chair et d’affect. Rien ne vibre dans ces échanges mécaniques, où chaque réplique semble dépourvue de toute émotion véritable. La mémoire elle-même devient interchangeable, une suite de phrases répétées sans conscience.
Les corps ne font pas mieux. Raides, saccadés, captifs d’une chorégraphie absurde, ils exécutent des gestes privés de substance. Lorsqu’un membre d’Alps doit jouer la tendresse ou la colère, la distorsion est flagrante : l’émotion ne s’incarne pas, elle se copie. Comme si le film nous chuchotait une évidence effrayante : sous l’armature des conventions, nous sommes peut-être tous les acteurs maladroits d’une existence qui nous échappe.
Mais cette mécanique a ses maîtres et ses exclus. Comme souvent chez Lánthimos (The Favourite, Poor Things), le pouvoir repose sur des règles absurdes, édictées par ceux qui contrôlent la fiction. Le chef d’Alps détient cette autorité arbitraire, et lorsque l’infirmière tente de s’approprier son propre rôle au sein du système, elle devient une anomalie qu’il faut éliminer. Dans ce monde où l’on joue pour exister, le moindre écart signe la chute.
Dans Alps, nous sommes tous des figurants. Mais qui écrit le scénario ?