Il y a dans Anniversary un paradoxe qui dit peut-être plus sur notre époque que sur le film lui-même. Tout est là : la dérive autoritaire, la morale puritaine, l’obsession de l’ordre, la mécanique de la peur. La métaphore est presque trop limpide. Et pourtant, le film prend soin de ne jamais prononcer le mot "fascisme".
Sur le papier, je comprends l’intention : "faire assez général pour ne pas vieillir", ne pas mettre de logos de partis, laisser The Change (le mouvement fasciste) être un concept qui va s'adapter à toutes les époques de vie du film. Le réalisateur le dit très clairement : dans ce film, pas de "vraie politique" identifiable, pour éviter l’obsolescence.
Sauf qu’on n’est pas dans une époque où la clarté est un luxe : la clarté est une position.
Et c’est d’autant plus frustrant que le film a de très bonnes idées de mise en place. La première soirée (anniversaire de mariage) est un petit musée de la bourgeoisie progressiste : on se veut du bon côté, on a les bons réflexes, on a les bons mots. Puis arrive Liz : polie, dans le contrôle, douce et c’est justement ça qui fait peur. Son personnage progresse comme les idéologies dangereuses : lentement, insidieusement, mais vraiment.
Elle offre ensuite ce cadeau empoisonné : un livre-manifeste, The Change, avec un drapeau "centriste" sur la couverture, comme une manière dire "je ne suis pas extrême, je suis raisonnable". Ce fameux "centre", "bon sens" raisonnable qui résonne avec notre actualité.
Le film est même très juste quand il montre comment ça s’installe : pas de violence, mais sous les sourires, la fatigue, le confort collectif et le "bon, on ne va pas se fâcher". Les années passent, les repas reviennent et la table familiale devient un poste-frontière.
Il y a cette séquence glaçante des "Enumerators" (les agents recenseurs) qui débarquent dans la famille : questions orientées, intimidation, menace à peine voilée. Là, on est exactement dans la grammaire autoritaire, celle qui te force à dire merci pendant qu’on te serre la gorge.
Et pourtant… le film continue de parler comme s’il avait peur de son propre sujet. C’est le point qui me coince : tu ne peux pas faire un film sur la façon dont le fascisme prospère grâce au silence et au confort et, en même temps, rester toi-même dans l’euphémisme. Parce qu’à cet endroit précis, la forme reproduit ce qu’elle dénonce : on contourne, on atténue, on "reste général" pour éviter.
Ça n’annule pas tout. La structure en anniversaires/ellipses fonctionne et il y a des moments où la tension est palpable. Mais plus le film est efficace, plus son refus de dire "fascisme" me semble être un choix et un choix que je trouve politiquement timide.
En bref : Anniversary est un film qui te montre comment on cède (et il le montre plutôt bien) mais qui hésite à appeler l’ennemi par son nom. Or, dans une période troublée, cette hésitation n’est pas neutre : elle fait partie du problème.