Le personnage principal s'appelle Ron Trosper, c'est un de ces managers moyens qu’on croise dans n’importe quelle série de n'importe quelle entreprise américaine moyenne : il travaille chez un promoteur immobilier (Fisher Robay) pour un projet de centre commercial à Canton, dans l’Ohio. Le soir de sa promotion, il prononce un discours impeccable, PowerPoint bien repassé à l'appui, applaudissements… puis il se rassoit sur une chaise de bureau qui se brise en mille morceaux. Ron reste coincé au sol comme une "tortue sur le dos", humilié, raillé par ses collègues. Ce qui devrait rester une anecdote embarrassante devient, sous la plume de Tim Robinson et Zach Kanin, le détonateur d'une spirale obsessionnelle qui transforme The Chair Company en thriller paranoïaque à mi-chemin entre le cinéma absurde suédois de Roy Andersson et les films d'entreprise étranges des années 1970.
Ron ne passe pas à autre chose. Il veut des excuses. Non. De vraies excuses ? Non. Un rappel de produit ? Non. Une reconnaissance publique ? Toujours pas suffisant. Alors peut-être un deuil national.
La série déborde des codes du sketch. Alors que I Think You Should Leave essorait l'inconfort en trois minutes chrono, The Chair Company l'étire sur huit épisodes. Et c'est con, et c'est drôle.
The Chair Company a l’air, parfois, de tendre vers une série-mystère à la Severance : indices, connexions possibles, promesse d’un climax final. Sauf que non, pas du tout : elle observe surtout la pulsion d'intellectualisation et de connexion entre les données chez ceux qui regardent (nous) et chez Ron lui-même, d'ailleurs. La série ressemble moins à un coffre à énigmes qu’à une satire de notre besoin d’y croire, parce que croire rend les choses supportables : si tout est signe, alors rien n’est juste bête et cruel.
D’où son idée la plus vacharde (et la plus juste) : ce n’est pas “le complot” qui dévore Ron, c’est la lecture complotante. Là où certains spectateurs jouissent d’un mystère comme d’un jeu, lui s’y cramponne (comme à sa dignité perdue). Et tout ce qu’il trouve n’a pas la noblesse d’un secret d’État : ce sont des couches d'entreprises, de holdings, de petits arrangements vraiment médiocres, des humiliations gérées par des gens qui n’ont même pas conscience de participer à “quelque chose”. L’angoisse naît de cette disproportion : une vie entière suspendue à UNE chaise de merde.
Au fond, The Chair Company ne demande pas si nous avons bien compris l'énigme, elle nous demande plutôt : “que faisons-nous quand notre cerveau veut absolument donner du sens à tout ?”. Et la réponse est parfois hilarante, parfois sinistre, souvent les deux. La chaise s’est brisée, le récit de soi avec.
Ron voudrait que son humiliation ouvre sur quelque chose d’important. Elle ouvre sur une vérité plus flat : la plupart des systèmes ne cachent pas un secret, ils produisent du bruit. Et ce bruit suffit à rendre quelqu’un fou.
Bienvenue dans l’absurdie <3