Lars Von Trier est ce genre de cinéastes cherchant à heurter le spectateur, pour qui le pire est de susciter l’indifférence ou des points de vue mitigés. On peut toutefois sortir dubitatif des Idiots ou du Element of Crime, assommé par Epidemic ou Dogville, saoulé des turpitudes de Bjork dans Dancer in the Dark. Oui, les provocations de ses films peuvent laisser de marbre.


Et puis il est venu le temps, après un énième produit de malin (Le Direktor) où Lars a travaillé pour la beauté, pas juste pour des discours ou fanfaronnades mentales quelconques. Engagé dans Breaking the Waves, le Lars sophistiqué s’accomplit dans Antichrist puis Melancholia – avant un retour à la provoc pure puis la photo quelconque sur Nymphomaniac. Résultat d’une dépression, Antichrist est le seul film de Lars von Trier pour lequel il est quasiment inimaginable de sortir indemne. Dévasté par la perte de son enfant, un couple (par Willem Dafoe et Charlotte Gainsbourg) y engage une thérapie dans un petit chalet isolé en forêt. Assaillis par des réminiscences intolérables et jouets d’une Nature « église de Satan », ils s’intoxiquent de sexe.


Exposé à Cannes, Antichrist suscite d’énormes polémiques en étant accusé de misogynie, un des crimes ultimes de l’époque et dans les milieux d’intellectuels paresseux encadrant de leurs lunettes mondaines les créations culturelles. En dédiant son film à Tarkovski (Stalker, Solaris) dont il s’inspire ouvertement, Lars Von Trier est également accusé d’utiliser ce dieu du cinéma pour donner du crédit à ses horreurs. Lui reprocher de travailler sur son cadavre serait plus approprié, car l’ambition de Von Trier est d’aboutir à un grand spectacle mystique, tenant un peu de ce que lui comme l’immense majorité des cinéphiles prêtent au Miroir de Tarkovski.


Le symbolisme utilisé par Lars Von Trier est assez incertain, le contenu manifeste et implicite sans doute insuffisamment dégrossi. Le trop-plein d’inspirations et de pistes secondaires laissées béantes peut entamer le crédit de l’oeuvre en lui donnant des airs surgonflés inutiles. Toutefois ces effusions participent de la mise au point d’une œuvre visionnaire dérangée mais accomplie. Cette fougue jusqu’au-boutiste fait d’Antichrist un film assez remarquable, car c’est celui d’un auteur saisissant ses démons et ses obsessions les plus profondes pour en faire l’objet de sa création. Dans Antichrist, Lars cède probablement à certaines facilités, mais il n’est pas dans la posture ou le déguisement et s’il voulait l’être, il se trahi.


Il accouche d’un monstre à sa hauteur et ce devrait être l’un des buts ultimes de tous les créateurs. Cet allez-simple absolutiste ne serait pas si convainquant sans les qualités plastiques inouïes à l’oeuvre. Le lyrisme d’Antichrist frise volontiers avec le grotesque ou le pseudo-classicisme exubérant : et ça fonctionne car toutes ces images et ces représentations sont habitées par des passions violentes (et régressives) et orchestrées par un système propre au film, nourri de références religieuses ou métaphysiques parfois fabriquées pour l’occasion. Lars Von Trier est dans un registre comparable à du Dreyer (La Passion de Jeanne d’Arc) devenu agressif, éventuellement du Bergman (Persona, Le Septième Sceau) transformé en annonciateur de la fin des temps.


http://zogarok.wordpress.com/2014/12/25/antichrist/
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le 24 déc. 2014

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