Attendu comme une poignée de brebis qu’on aura tranquillement gardé au chaud, le dernier Rodrigo Sorogoyen monte en puissance, tout en passant par Cannes Première. Accompagné d’Isabel Peña, le cinéaste espagnol ne démérite en rien sa présence sur grand écran et prouve de nouveau qu’il maîtrise sa caméra comme il le souhaite, en captant ainsi le quotidien de fermiers français, expatriés dans la campagne profonde de Galice. Il ne faut pas chercher très loin, pour déjà affirmer une galerie thématique qui se rejoint discrètement dans la violence du système, mais avant tout des relations humaines, chez soi ou sur son lieu de travail (Que Dios Nos Perdone, El Reino, Madre et Stockholm pour Netflix). Ici, nous aurons les deux, car la rivalité est une question de proximité, que le réalisateur entretient finement grâce à la direction de ses comédiens, qui dégagent avec panache cet affolement que le spectateur est amené à partager, tout le long de l’intrigue.


En ouvrant sur la férocité et l’efficacité d’aloitadores, maîtrisant à mains nus des chevaux sauvages, il rend déjà compte de l’étreinte à venir, qui sera peut-être fatal pour Antoine et Olga. Ils travaillent la terre avec authenticité et cultivent un train de vie qui va de pair avec leur bonne récolte. Pourtant, des conflits éclatent aussi soudainement qu’une grosse engueulade dans un bar, qui ne finira pas en pugilats. Les coups seront placés sur l’autel d’une pure réflexion, où la xénophobie et la lutte des classes seront à l’étude. Sorogoyen vient alors appréhender la sensibilité d’un Denis Ménochet, taillé pour le rôle d’une proie. Sa carrière nous a habitués au monstre du cinéma, mais il serait regrettable de passé à côté d’une nouvelle palette de jeu dont le cinéaste espagnol s’imprègne, justement afin de monopoliser l’attention du couple sur un autre duo, qui vit non loin de chez eux.


Xan (Luis Zahera) et Lorenzo (Diego Anido) sont deux frères, natifs du village et voisins de ces « intrus », qui ne recherchent qu’à aller de l’avant et reconstruire leur vie, jusque dans les cendres d’une vieille bâtisse à l’agonie. Est-ce par bienveillance ou doit-on y voir de l’exploitation au nom du profit ? L’un ne va pas sans l’autre, mais ce ne sera pas dans un jeu d’équilibré qu’on lâchera la malveillance des frères sur le domaine des Français. Il s’en suit un jeu de provocation d’une étonnante clarté et d’une violence dévastatrice. On comprendra rapidement qu’aucune négociation ne sera fructifiante. Les locaux se nourrissent de la peur du couple d’agriculteurs, que le metteur en scène déploie avec des gros plans, et fixes pour la majorité, car nul besoin de suivre au crochet la collision de deux mondes, qui finiront par les consumer. Au détour de cette question épineuse sur la présence des éoliennes et les chances de sortir de la misère campagnarde, le deuxième acte mettra Marina Foïs en avant, où elle dévoile cette Olga révolté et pas pour autant résignée de cette situation. Un échange avec sa fille (Marie Colomb) ramènera ainsi un peu de fraîcheur, tout en effaçant la présence des frères à l’écran, car ils sauront exister dans le hors-champ, là où ils se révéleront plus incisifs.


« As Bestas » nous plonge dans une marinade psychologique d’une grande vivacité, synthétisant la rectitude du cinéma de Sorogoyen. Le déni et le harcèlement communiquent dans un non-dit précieux. Les mots sont ainsi économisés dans les deux langues et les ellipses ne nous perdent jamais dans le conflit oppressant du voisinage. La sensation d’un grand amour alimente également la tristesse qui retombe sur le couple, qui chute avec fracas et sans espoir de lutter contre les moulins géants à la Don Quichotte. Ce western contemporain catalyse ainsi toute la fureur de voisins, condamnés à s’enraciner dans un fantasme éphémère.

cinememories
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