Le point de départ de As bestas de Rodrigo Sorogoyen n’est pas sans évoquer Jean de Florette et l’univers de Marcel Pagnol : un homme venu d’ailleurs, amoureux d’une terre, qui se heurte à ceux qui y vivent.
Antoine et Olga, couple de Français issus de la classe moyenne, s’installent en Galice avec l’idée d’y reconstruire une vie plus libre, au contact de la terre. Mais ce projet, malgré ses bonnes intentions, ne fait pas l’unanimité. Il devient rapidement le point de fixation d’une hostilité diffuse, qui se cristallise chez leurs voisins, Xan et Lorenzo.
Ce que racontent les images dépasse pourtant ce simple schéma. Sorogoyen installe une tension constante, la Galice n’est jamais magnifiée : les ruelles deviennent des no man's land, les intérieurs sont bruts, fermés, et les paysages, comme l'horizon, semblent bloqués. Le film ne montre pas tant la terre que ce qu’elle provoque entre les hommes.
Par ses hors-champ, ses silhouettes en arrière-plan, ses cadres resserrés, Sorogoyen filme un conflit et l'impossibilité de sortir du face-à-face. L’atmosphère bascule alors vers quelque chose de plus trouble, presque une logique de guerre civile à échelle intime, où la proximité devient une menace permanente, et où la haine s’installe dans les gestes les plus quotidiens.
Le basculement du film change alors la nature du conflit. Une fois la violence passée, ce ne sont plus les hommes qui occupent le centre, mais les femmes. Olga , qui avait eu le tort de laisser trop de place aux décisions de son mari, reprend ce qui reste, non pas avec de meilleurs arguments, mais avec une autre forme de présence. Plus directe, plus ancrée, débarrassée de l’illusion d'un simple malentendu. En face, la mère de Xan et Lorenzo, qui avait mieux compris la situation que ses fils, et qu’on devine complice tacite du pire, entre à son tour dans le champ. D’un coup, les hommes ont tout détruit et il ne reste plus que deux femmes, chacune avec sa lucidité, sa fatigue, son entêtement.
La dernière scène, où Olga est conduite par la police pour identifier le corps d’Antoine, en est l’aboutissement. Elle n’est pas filmée comme un moment de deuil, mais à la fois comme une extraction, presque une évacuation, et comme un baroud d'honneur de vaincus à vaincus.