L'avantage d'avoir 20 ans pour monter un projet, c'est qu'on a largement le temps de le peaufiner. En l'occurence, le temps a bien fait l'affaire pour Park Chan-Wook qui voulait adapter Le Couperet du génie Donald Westlake au moment où Costa Gavras en tirait une version impitoyable avec José Garcia dans son meilleur rôle. Ce sera donc un remake. Mais au lieu d'en pâtir, Aucun autre choix en ressort grandi. On a devant nous un autre animal : même ossature mais pas du tout la même morphologie. La construction est cette fois-ci linéaire, le script décale le premier meurtre à une heure de film et le cocon familial prend une toute autre place. L'introduction qui accentue l'emphase jusqu'au ridicule nous amène sur un terrain proche du superbe Parasite de Bong Joon-ho. De cette image d'épinal - l'étreinte d'une famille - on comprendra à quel personnage on a affaire. Et il n'est fait du même bois que le Bruno Davert campé par José Garcia.
Yoo Man-soo (Lee Byung-Hun, incroyable) n'est pas un sociopathe mais un employé dévoué qui a passé 25 ans à trimer dans une usine de papier afin de se payer la vie de ses rêves (belle baraque, des enfants inscrits aux meilleurs endroits). Un type chaleureux, pas toujours présent mais aimant et soutenu par sa compagne. Puis un jour, l'entreprise décide de le jeter comme un kleenex usagé. "Aucun autre choix", qu'on lui dit. Une phrase laconique qu'on va entendre à plusieurs reprises durant les 2h19, comme une formule toute faite qu'on utilise pour se débarrasser de toute conscience. La conséquence d'un libéralisme sauvage qui n'hésite pas à balancer au feu les "non-indispensables", leur amour-propre et leur famille étant destinés à l'inéluctable combustion. Mais ici, cela prend le chemin plus sinueux d'une contamination. Si le job idéal attire 4 profils idéals, trois doivent être éliminés de l'équation. À situation désespérée, mesures désespérées. Mais contre toute attente, elle passe principalement par...le burlesque. Park Chan Wook se réapproprie le mantra d'Hitchcock voyant le meurtre comme une chose difficile et chaotique. Et avec l'ancien cadre totalement inexpérimenté, on est souvent amené à éclater de rires devant les situations rocambolesques que ses maladresses créent. À ce titre, le premier forfait est un morceau d'anthologie en cela qu'il dégénère un peu plus à chaque minute d'une manière toujours plus loufoque et pourtant le sens du tragique s'infiltre au milieu de la rigolade. Et ça ne va faire que s'accentuer.
Notre héros négatif se confond rapidement avec les cibles qu'il traque à sa manière. S'il a encore la jugeote de réaliser la faiblesse chez les autres, Yoo Man-soo en est manifestement incapable en ce qui le concerne. Dans les moments forts, Park Chan Wook va à chaque fois dans un registre différent comme pour souligner l'inexorable éclosion d'un nouvel homme. Dans la crasse et le sang. Sous ce magnifique toit que notre chômeur entend conserver alors que sa famille menace de ployer. Alors, on pourra reprocher peut-être le symbolisme un peu forcé (la rage de dent, la petite fille qui répète les paroles fortes) et ce rythme un peu lancinant arrivé à mi-parcours (la faute à une sous-intrigue parfaitement dispensable). Mais comment ne pas rester béat d'admiration devant le dynamisme et les idées de mise en scène ? Ça fourmille toujours autant chez le réalisateur qui y va de ses transitions virtuoses aux fondus expérimentaux et j'en passe. Puis se dire qu'on est passé du rire à l'épouvante sans problème, et qu'Aucun autre choix vous laisse sur une note finale qui vous poursuit jusque chez vous alors que vous aviez déjà lu le roman, puis vu le Gavras...C'est quand même pas mal non ?