Le capitalisme par le montage (et le crime)

(Attention spoilers !)


Le prélude du 12e long métrage de Park Chan-wook semble provenir tout droit d’une mauvaise requête IA : « représente-moi une famille bourgeoise idéale ». La grande maison et son jardin fleurissant, deux golden retrievers, un câlin de groupe chronométré et une lumière inondante. C’est le licenciement du « chef de famille » qui entraînera l’explosion du cocon familial : perte de la maison, perte d’un statut social et perte des… goldens. Le mari, atterré, désespéré, se créera lui-même un point de non-retour assez burlesque : pour obtenir le poste convoité, pourquoi ne pas éliminer tous les candidats potentiels ?


La cruauté établie du cinéaste envers les personnages de ses films laisse donc entrevoir le jeu de massacre habituel, avec en toile de fond une critique acerbe du capitalisme. Cependant, le résultat est surprenant, car moins baroque visuellement qu’à l’accoutumée, avec des tentatives d’asséner un discours frontalement anticapitaliste par le montage. Velléités qui semblent étouffer le film sur lui-même dans une seconde partie plus mécanique, moins inspirée tout simplement (on y reviendra).


Decision to Leave, son précédent métrage, augurait pourtant un changement d’angle d’attaque dans l’art de Chan-wook : la fluidité, la maestria — sa marque de fabrique — passent ici par l’art séquentiel. Surimpressions de visages, raccords dynamiques : autant de rouages d’une machine infernale qu’est le monde de l’industrie. Chaque plan semble avoir un coup d’avance sur Yoo Man-soo, d’abord spectateur de sa propre folie (ce n’est pas lui qui élimine le premier candidat), mais finalement jamais vraiment maître de la situation (il échappe à la police grâce à un coup de chance improbable). La volonté du réalisateur d’« huiler » de manière quasi obsessionnelle son montage fait de son film une bête implacable qui avale tout esprit communautaire, toute fraternité entre les personnages. Finalement, ce qui compte vraiment, c’est de retrouver un travail à sa hauteur, retrouver sa dignité.


C’est ici la partie la plus réussie du film : voir comment un homme peut, par fainéantise et conformisme, en venir à tuer simplement parce qu’il n’a pas voulu « regarder ailleurs ».

Le problème, c’est que Yoo Man-soo est une coquille vide. Il utilise des antisèches pour défendre sa cause lors de son licenciement, assiste à des réunions de « licenciés anonymes » qui martèlent des discours lobotomisant ; il est complètement avalé par le mantra capitaliste : il n’a pas le choix, son salut passera par l’industrie du papier, le papier et rien d’autre.

Son aveuglement se manifeste de manière assez géniale dans la mise en place du premier meurtre. D’abord observateur maladroit (très bonne scène burlesque de la morsure de serpent), il répète mot pour mot les propos de sa future victime à sa femme lors d’un repas, preuve supplémentaire de la vacuité du personnage. Il tente ensuite d’étouffer la découverte d’un adultère, puis passe à l’action dans une cacophonie totale. On tient clairement là le segment le plus abouti du film : un dosage maîtrisé de burlesque et de violence sociale d’une grande inertie.


En parallèle de l’action frontale de son personnage, Chan-wook dissémine une réflexion sur la contamination coloniale américaine et l’engagement de la Corée du Sud au Vietnam. L’entreprise appartient à un groupe américain qui utilise le titre du film comme argument pour justifier le plan de licenciement (« no other choice »). Yoo Man-soo se servira ensuite, pour tuer, de l’arme qui a sauvé la vie de son père lors de la guerre du Vietnam. Pour rappel, la Corée du Sud a aidé les États-Unis pendant ce conflit, en envoyant des troupes sur place et en se faisant le porte-étendard du modèle américain (au même titre que le Japon) en Asie du Sud-Est. Yoo Man-soo est donc doublement victime du système puisqu’il doit en assumer le poids historique écrasant.


Ensuite, à l’inverse de la machine qu’il tente de dénoncer, celle de Chan-wook se grippe, toussote : le film revient sur des sentiers balisés que l’on ne connaissait pas au cinéaste. La mise en scène se fait plus artificielle, comme en témoigne ce qui aurait dû être la grande séquence du film : le meurtre de l’occupant du poste tant convoité. Seul moment où le film s’étire un peu, avec, en montage alterné, un suspense maladroit sur la possible découverte, par la famille, des exactions du mari. Chan-wook use d’effets artificiels (le plan dans le verre) qui peinent à rendre compte de la décadence totale de son personnage : il retombe dans l’alcool, exécute son meurtre le plus « réussi » et passe une forme d’accord tacite avec sa femme.

Il est même frustrant que la passion pourtant omniprésente du personnage principal pour la botanique soit si peu exploitée et ne serve finalement qu’une fois : au début du film, on le voit tendre des cordes sur un arbuste afin de l’ajuster à la forme souhaitée ; il se servira de cette technique pour « empaqueter » une victime. C’est dans ces moments plus faibles que l’on décèle un auteur moins concerné par ce qu’il filme, comme s’il faisait un peu trop confiance à son sujet.


En soi, No Other Choice ne rend compte de rien d’autre que d’un personnage, d'un système, qui font du surplace : Yoo Man-soo retrouve son poste dans une usine vidée de toute présence humaine, récupère sa maison et ses chiens. Il n’y aura eu ni rédemption ni remise en question. Le système tourne à vide, un peu comme le film lui-même : Chan-wook court toujours avec virtuosité, mais sur un tapis roulant.


(6,5/10)

valoubishop
7
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le 28 févr. 2026

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