Un frisson. On s’en souvient de ce frisson. De ces poils hérissés. De cette émotion provoquée par un film qui devait révolutionner le cinéma. Ce film, audacieusement taillé dans sa police papyrus, était sur toutes les lèvres : Ratava à l’envers, Avatar à l’endroit. Nos rétines s’en souviennent encore, marquées par ces humanoïdes bleus et cette échappée visuelle où se déployait un incroyable sens du merveilleux. Encore des années après, à l’occasion d’une ressortie, on s’étonnait de constater que les frissons étaient toujours là et que la révolution, elle, n’avait pas mené à grand-chose. Pire encore : aucune grosse production n’avait réussi à se mettre à la hauteur du spectacle proposé par James Cameron. Le constat était peut-être terrible mais la tâche qui incombait à tonton James était encore plus grande. Pouvait-il être, de nouveau, le « sauveur » d’un cinéma du monumental ? Une si longue absence pouvait-elle accoucher d’une œuvre messianique ? C’est avec les épaules écrasées par tant d’attentes que le cinéaste largua dans les salles obscures sa petite bombe du box-office : AVATAR 2 : LA VOIE DE L’EAU. Le résultat est bien évidemment généreux en démesure visuelle, mais peine à convaincre totalement.

Alors oui, AVATAR 2 prend l’eau. Rassurez-vous : aucun naufrage à l’horizon. C’est une rengaine. Les mêmes reproches adressés au premier pourront aisément être réutilisés ici – paresse de détracteur dira-t-on – ; d’autant plus que les défauts paraissent décuplés par le décalque d’un scénario qui ne s’embarrasse d’aucune subtilité. Au fond, on fait face à ce que James Cameron sait faire de mieux : du bourrin, du bavard simpliste et des visuels qui claquent. On n’évitera ainsi pas l’enfonçage de portes ouvertes dans ce recyclage narratif où l’on refait Avatar en le plongeant dans un aquarium pour faire illusion. En répétant la sempiternelle histoire des cycles de paix et de guerre, Cameron – associé à son équipe de scénaristes – éparpille son intrigue, toujours aussi simpliste, dans un ensemble assez convenu marqué par un déséquilibre des arcs narratifs. On y baragouine toujours rapports de force – d’oppression et de domination –, rapports à l’environnement, à la colonisation des espaces, au dépassement des frontières, à la protection des écosystèmes, tout en y ajoutant la question des réfugiés et de leur intégration dans un nouvel espace. Le message bienveillant est le même, mais toujours aussi nécessaire. La mise en route du récit apparaît néanmoins assez laborieuse : dix ans en mode accéléré où l’on ne laisse ni le temps au spectateur de retrouver l’univers – et l’émerveillement de Pandora – ni le temps aux personnages de devenir autre chose que des archétypes ou des figures guidant l’action.

Mais AVATAR 2 n’est plus tellement un film autour de Jake Sully (Sam Worthington) ou de Neytiri (Zoe Saldana). Les personnages iconiques s’effacent alors – et c’est peu dire au vu du traitement ringard réservé à Neytiri – au profit d’une nouvelle génération : définitivement tourné vers la jeunesse, ce second opus en appelle à une passation, à une nécessaire transmission. Cameron nous le dit : dorénavant, d’autres devront créer de l’émerveillement. S’il questionne l’hybridation et la découverte d’un autre corps, d’un autre peuple, d’une autre possibilité d’émerveillement, c’est aussi pour en appeler au métissage, non seulement des corps, mais aussi des genres et des regards. Kiri (Sigourney Weaver) incarne clairement cette perspective de symbiose avec le monde et, par sa capacité de contemplation et d’interaction physique avec la Nature, s’impose comme l’un des personnages les plus fascinants de ce nouvel opus. Dommage que Cameron relègue parfois l’écriture de ses personnages au second plan tant leur évolution s’avère un peu « coconne ». Mais ces protagonistes nous prennent aussi par la main dans l’exploration de cet univers aux mille possibilités.

Une chose est sûre : James Cameron s’amuse. Tant mieux pour lui. Pour s’adonner entièrement à son trip technologique, le cinéaste appuie sur le bouton « thermomix » et nous concocte un méli-mélo de ses propres influences et motifs de cinéma : d’Abyss à Titanic en glissant vers Terminator 2, tout y passe, tout se reprend, tout se rejoue. Si âme il y a dans cet auto-recyclage, AVATAR 2 ne manque pas pour autant de surfer sur les poncifs. Son scénario-attraction n’est au fond qu’un prétexte à faire tournoyer les regards autour de dispositifs visuels. Mais cela ne fait illusion qu’un temps : cette paresse narrative consistant à reprendre les bases du premier opus – y compris le grand antagoniste – et sa structure, certes limpide, mais usée et réusée, n’a rien d’autre à offrir que de la lassitude au terme d’un récit aussi programmatique que prévisible. Mais l’on ne pourra critiquer la naïveté avec laquelle Cameron s’engage corps et âme dans son projet. Sa croyance en un imaginaire plus grand que tout (ou aussi grand que le cinéma lui-même) infuse dans chaque image de son AVATAR 2. Serait-il, comme dans Hook, ce grand enfant perdu dans un monde à réenchanter ? Pas de poussière étoilée ici, seulement la beauté d’un regard de cinéaste qui ne cherche qu’à mettre un peu d’émerveillement dans nos regards. C’est au fond ce que nous raconte, encore et toujours, cette rengaine du gros plan sur l’œil qui se ferme pour mieux se rouvrir ; œil d’un spectateur captant de nouvelles images et de nouveaux motifs d’enchantement.

Face à cette question du « mieux voir » le monde, AVATAR 2 cherche à construire plus grand et à se dépasser lui-même : imposant par sa durée (3 heures), son budget (près de 400 millions de dollars), sa technologie novatrice, tout concorde à créer un film du futur, sans équivalent et encore moins de concurrents. Bingo. Ce goût pour la performance tend néanmoins à atrophier l’émotion. Emotion que l’on retrouvera parfois au détour d’un gros plan sur un visage de synthèse ou d’une séquence de contemplation marine que n’aurait pas renié un Terrence Malick affublé du couvre-chef du capitaine Cousteau. Ce n’est pas pour rien qu’un gros morceau du film se concentre sur l’exploration de ce monde sous-marin où, dans une forme d’exotisme documentaire, Cameron s’amuse à décortiquer chaque détail de sa faune (ces sacrés Tulkun) ou de sa flore marine de fiction ; quitte à ne vouloir jamais en sortir. C’est dans cette plongée – littérale – dans un univers incarné et absorbant que se situe le cœur d’AVATAR 2. On laisserait presque notre bouche échapper un discret « waouh » : oui, l’échappée est parfois belle. Waterworld ? Mieux encore, aucun Kevin Costner muni de branchies à l’horizon.

Mais qui dit voie de l’eau annonce aussi fluidité du mouvement. Les corps glissent, les images caressent notre rétine et le découpage en plans de Cameron s’avère toujours limpide. Fluidité qui permet au cinéaste de (ré)explorer la question des enveloppes corporelles – et de la matière plastique même du film – dans un univers liquide parfaitement représenté à l’écran, si palpable que chaque élément apparaît on ne peut plus vivant. En cela, le travail sur les textures des visages est tout particulièrement impressionnant – surtout dans des gros plans saisissants d’émotion – quand au contraire certains plans larges apparaissent plus négligés, pour ne pas dire repoussants. Dans cette quête de fluidité (aussi bien visuelle que sensitive), les expérimentations sur la vitesse de défilement des images – projection en HFR 48 images / secondes – amènent des séquences d’action d’une lisibilité exemplaire ; quand, par moments, AVATAR 2 s’approche davantage d’une cinématique de jeu vidéo que d’un véritable objet de cinéma. La frustration est d’autant plus grande qu’aucune manette n’est fournie au spectateur pour pouvoir interagir avec cet univers étendu. On pourrait légitimement trouver tout cela assez laid ; sans pour autant renier l’aboutissement technique que propose le film. Car l’effet passé, l’effet lasse, l’effet agace. Paradoxalement, cette volonté d’immersion – par l’usage de la 3D, du HFR, du son Dolby Atmos – provoque une étrange mise à distance.

Pour un film qui se joue dans l’eau, n’est-ce pas le comble de ne pas réussir à nous immerger totalement ? Un peu « gadget » par intermittence, AVATAR 2 préfère se satisfaire du superflu en déballant son gros engin, ses gros engins même, et en exécutant quelques démonstrations de force. C’est balaise, mais il n’en suffira pas moins pour perdre le spectateur en cours d’odyssée et le laisser partir à la dérive d’un spectacle qui n’étonne même plus au moment de son climax. Péchant peut-être par excès de générosité, le film donne l’impression de ne jamais finir et provoque, au final, plus de soupirs que de yeux ébahis. Lassé par ces images qui crient leur caractère spectaculaire, on attendra, non sans un certain ennui, un épilogue décevant qui ne boucle rien en faisant du film une transition vers un troisième opus.

Face à AVATAR 2 : LA VOIE DE L’EAU, le constat est amer : l’émerveillement ouvert par cette boite de Pandora n’est plus au rendez-vous (avis personnel discutable bien sûr). Si la tentative reste louable, le résultat échoue à « révolutionner » notre regard pour mieux le réenchanter. En continuant sa conquête du box-office, le film aura au moins réussi à orienter quelques regards en direction d’un même écran, à connecter l’intime à l’épique et à prêcher la connexion vers l’autre plus que la déconnexion. Il n’en reste pas moins une déception dans son éblouissement. Autre constat terrible : on aurait schtroumpfé mon Cameron. S’il semble toujours se faire le porte-parole d’un entertainment qui rassemble autour d’un même plaisir, AVATAR 2 fait bien souvent le choix de la facilité et s’embourbe dans un spectacle riche en trouvailles visuelles mais pauvre en recherche scénaristique. Nouvelle technologie, infirme récit ? On n’en est pas loin. Le scénario est si faiblard qu’il tend à amoindrir les saisissantes images déployées sur l’écran. Lassant, programmatique, dans la redite de l’Avatar premier du nom (qui n’avait pas son pareil pour créer de la nouveauté), ce second opus perd en surprise ce qu’il gagne en expérimentations visuelles. Demeure ainsi cette volonté de réveiller le cinéma lui-même en imposant de nouvelles images ; mais avec ce sentiment familier de les avoir déjà-vu. Cameron n’en demeure pas moins un fantastique marchand d’espoir dans un contexte où le découragement est de mise. Découragement sur la capacité à proposer encore des blockbusters qui font « rêver », qui nous font partir loin, très loin. Sur Pandora peut-être. Alors invoquons une dernière fois Eywa et son rêve bleu. Eywa, c’est la force de croire encore au cinéma, la force de croire en un monde imaginaire qu’un créateur malade n’aurait jamais fini d’habiter et d’explorer. Dans la tête de Cameron, la fiction a définitivement pris le pas sur la réalité. Constat refuge : nous aussi, essayons de croire que les films se vivront toujours en grand, que notre regard se fera toujours avaler par le grand écran et que le cinéma sera toujours plus grand que nous.

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blacktide
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le 28 déc. 2022

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