Martin Scorsese et Leonardo DiCaprio ne sont pas des inconnus lorsqu'ils se lancent dans cette deuxième collaboration, après Gangs of New York. Le premier a déjà tourné ses plus grands chefs d'oeuvre, mais il a un petit coup de mou depuis Casino en 1995. Le second a déjà fait ses preuves dans au moins deux grands films (Gilbert Grape et Titanic), mais il n'a pas encore l'aura d'une super star incontestable. Pour eux deux, Aviator se place dans une phase de transition.
Le film est assurément un bon Scorsese, loin de ses meilleurs. Le biopic d'Howard Hughes, personnage fascinant et fantasque (homme d'affaires, cinéaste, aviateur, ingénieur et hypocondriaque), adopte une construction très classique à la Barry Lyndon. Dans la première partie, on suit l'ascension florissante de l'héritier à qui tout réussit : les films à gros budget, les tours du monde en avion, les acquisitions capitalistes, une histoire d'amour avec l'immense actrice Katharine Hepburn. Après la rupture, c'est la chute : des projets qui n'aboutissent pas, la passion du cinéma qui se perd peu à peu, des histoires pathétiques, une maladie mentale qui s'intensifie (paranoïa, répétitions en boucle et involontaires, hypocondrie maximale). Avant, bizarrement, une renaissance inattendue lors d'une audience devant le Sénat et un film qui s'achève sur une touche d'espoir. La confusion narrative, accentuée par les nombreuses ellipses de la deuxième partie (je n'avais pas compris qu'une de ses compagnes était Ava Gardner), est surtout liée à un anachronisme dans cette transposition de la vie d'Howard Hughes. Ce dernier a peu à peu sombré dans l'isolement et la folie vers la fin de sa vie, et pas au sortir de la Seconde Guerre mondiale avant de renaître miraculeusement, comme il est suggéré ici.
Le grand intérêt du film réside dans la technique magistrale de Martin Scorsese, habitué désormais des films au budget démesuré. Le film a d'ailleurs gagné plusieurs récompenses aux Oscars (décors, costumes, photographie...), ainsi qu'un Oscar pour Cate Blanchett, parfait dans le difficile rôle de Katharine Hepburn. Plusieurs scènes sont particulièrement réussies, comme ces fastueuses célébrations hollywoodiennes (que l'on retrouvera dans Babylon), le tournage aérien des Anges de l'enfer, ou le terrible crash. Le tout avec un casting pas dégueulasse : on y retrouve, entre autres, John C. Reilly en conseiller financier fidèle, Alec Baldwin en PDG de la compagnie aérienne concurrente, Willem Dafoe en paparazzi, et même un discret Jude Law en acteur.
Un dernier défaut, et pas des moindres. Howard Hughes est présenté ici presque seulement sous son meilleur jour : génie, inventeur, généreux, créatif, hyperactif. Le film est apologétique, si l'on met à part peut-être son hypocondrie et sa gêne sociale. Ce personnage reste un capitaliste irréductible qui a aussi fait beaucoup de dégâts (sociaux, psychologiques, humains en général), et son attirance pour les adolescentes est aseptisé au possible. Aujourd'hui, on appellerait plus communément ce cas : prédateur sexuel, voire pédo-criminel. Un manque de recul vraiment dommageable...