William Friedkin avait une anecdote au sujet de L'Exorciste : il avait rejeté la musique composée par son ami Lalo Schifrin (avec pour conséquence de se brouiller avec lui) car il lui avait dit qu'il cherchait quelque chose de calme, plus proche d’une berceuse, ce qui l’a mené à Tubular Bells de Mike Oldfield. Schifrin lui avait livré une musique très lourde et dramatique, "pétaradante" selon les termes de Friedkin. Je crois qu'au-delà de l'anecdote, c'est une grande leçon de mise en scène : la peur, l’émotion, la sidération ont besoin de dynamique. Si tout est bruit, tout est choc, tout est surenchère dès la première minute, alors il n’y a plus de progression possible. Il n’y a plus de silence à briser, plus d’attente à corrompre, plus de normalité à contaminer.
Or, Babylon fait l’inverse, avec son ouverture littéralement pensée comme un déchaînement apocalyptique : éléphant, fête orgiaque, drogues, sexe, danse, corps, vomi, excréments, urine, disputes conjugales, bref, un chaos généralisé. Plusieurs critiques ont résumé le film par cette logique d’excès permanent, et Chazelle lui-même a expliqué que ces scènes de fête demandaient une chorégraphie massive pour organiser le chaos.
Le problème, c’est que quand le chaos est chorégraphié à ce point, il ne devient pas forcément plus vivant. Il devient un chaos de studio, un chaos qui sue l’effort. Et surtout, il grille d’entrée toutes ses cartouches. Le film commence à la vitesse d'un TGV. Donc soit il doit continuer dans sa fuite en avant, soit il retombe comme un soufflet. Mais s’il retombe, le spectateur sentira le vide. Et s’il continue à hurler encore plus fort, il s’épuisera.
Friedkin (qui ironiquement adoubera Chazelle comme un futur grand cinéaste) avait compris l’inverse. L’Exorciste ne commence pas dans l'horreur pure, mais installe un malaise via sa longue introduction en Irak, un prologue pour le moins déconcertant. Ce faisant, il se garde de l’air pour plus tard, en laissant la menace s’infiltrer. Sa logique, loin de chercher à faire exploser l’écran, c’est de laisser quelque chose entrer dans le film.
Pareil avec Spielberg. Jaws commence fort, oui, mais pas avec un finale. La première attaque est brutale et tendue, mais elle contient volontairement un manque car on ne voit pas le requin. Donc le film peut encore monter. Il garde une réserve. Prenez aussi Jurassic Park : l’ouverture est inquiétante, mais elle ne montre pas tout. Spielberg sait que le spectaculaire (comme tout plaisir dans la vie) doit être désiré avant d’être livré.
Et Babylon de tomber dans le piège de tout délivrer tout de suite. Le film veut tout de suite montrer qu'il est énorme, qu'il est sale, fou, qu'il est le cinéma, la décadence, la vie, la mort, Hollywood. Et par conséquent, il ne découvre rien, sinon Chazelle lui-même, annonçant son programme au mégaphone, se rêvant en grand artisan d'un Âge d'Or dont il n'est que le bateleur : "Attention, les vannes sont ouvertes ! " Mais en débutant par son propre feu d'artifice diarrhéique, le film se vide d’un coup, déversant ses eaux boueuses sur notre visage, avant d’essayer vainement de reconstituer une montée dramatique avec les morceaux dérisoires flottant encore à la surface.