Le revisionnage de Lovely Bones a été assez surprenant. Surprenant car je ne me rappelais pas à quel point le film était peut-être l’un des plus mal équilibrés, sans dire mal écrits, de l’oeuvre de Peter Jackson. A tout du moins, le travail d’adaptation du trio Jackson, Walsh et Boyens y est certainement le moins réussi de toute leur collaboration. Cela dit, quand on fait l'effort de déplacer le film du seul terrain du mélodrame fantastique moyennement convaincant, vers celui de la fabrication des images et des mondes, sujet profondément jacksonien, le film devient assez passionnant, sur un terrain où je ne l’attendais justement pas.
L’évidence la plus forte et la plus puissante, c’est la manière dont Jackson travaille le personnage du tueur, Mr. Harvey, comme un double noir de sa propre personne. Et pas seulement parce qu’on voit Harvey, sorte de grand enfant ou de vieux garçon vivant seul, construire des maquettes, dessiner et préparer, mais parce que le film fait littéralement de lui un metteur en scène criminel. Comme un réalisateur de film, Harvey conçoit des espaces, prévoit les déplacements, installe les accessoires, organise le point de vue de sa victime, le tout avec une minutie toute professionnelle.
Ce faisant, et contrairement à Créatures Célestes auquel on peut le comparer dans une certaine mesure, Jackson refuse largement de montrer l’acte lui-même du meurtre de Susie par Harvey. Alors il nous montre plutôt la préproduction du meurtre. C’est là que le film est le plus dérangeant. Eluder l’horreur en cinéma peut-être un reproche, mais on ne peut pas nier l’intelligence du geste. L’horreur ici n’est pas dans l’image d’un corps violenté (cf Braindead et ses monceaux de chair humaine qui maculent l’intérieur bourgeois du héros) mais dans de choses anodines et anti-spectaculaire, là un carnet de croquis, ici la liste d’outils, ou les plans de la cabane fabriquée avec une patience et une certitude assez terrifiantes que la proie viendra s'y perdre.
La critique d'une violence qui serait rendue supportable par Jackson paraît même injuste, absurde tant c'est un sujet qui a traversé son oeuvre. Chez Jackson, la violence est toujours une question de mise en scène, de point de vue, et pas simplement de contenu. Il en a exploré tout le spectre, le crade fait-maison de Bad Taste, la violence burlesque et excessive de Braindead, la violence émotionnelle dans Créatures célestes, la violence des batailles du Seigneur des anneaux... Lovely Bones ne cherche pas à faire représenter l’insoutenable mais à le faire ressentir, en nous privilégiant la représentation d'un décorum, des lieux mais surtout des coulisses du crime.
La scène du carnet trouvée par Lindsay, la soeur de Susie, peut dès lors se lire comme une scène de découverte de storyboard. Sauf que le storyboard est ici une archive de prédation et une preuve que l’homme qui vit ici a assassiné sa soeur. En parcourant les pages, Lindsay arrive aux deux dernières, représentant un portrait au crayon incroyablement réaliste de Susie - rappelant les sketches de Alan Lee et John Howe sur Le Seigneur des Anneaux - et une mèche de ses cheveux, faisant brutalement basculer l’artisanat vers la relique, ou plutôt vers la preuve matérielle. Le geste jacksonien devient littéralement hitchcockien, en ce que le suspense de la séquence est fondé sur la circulation d’un objet compromettant, la découverte d’une vérité, l’intrusion d’un personnage féminin dans une maison (cf Fenêtre sur cour), et sur le risque que le coupable revienne à tout instant.
Dans la première heures, la mise en scène de Jackson tutoie les meilleures heures de son oeuvre, notamment dans la scène de la rencontre fatale entre Susie et Mr Harvey. Le grand angle, auquel il a souvent recours - une focale qui permet justement au spectateur faire circuler son imagination dans le plan et ne pas lui imposer un point de vue - sert non seulement à rendre le voisin inquiétant mais paradoxalement il transforme un espace immense - un champ de maïs entièrement couché - en piège.
Dans la disposition de la scène, Susie semble placée au centre d’un espace - on pourrait dire d’un monde - qui peu à peu se referme sur elle, tandis que Harvey reste à l’extrémité du cadre, presque déjà hors de l’espace humain. Dans la séquence précédente, commentée en voix off par Susie, Jackson nous introduisait au monstre du film, présence d’abord partielle, silhouette ou corps mal lisible, à la fois souverain de son territoire et enfermé dans son propre monde, presque prisonnier de ce monde.
C’est une méthode récurrente chez Jackson. Dans ses films, le monstre n’est pas montré immédiatement, mais la mise en scène nous amène vers sa révélation qui intervient précisément quand le monstre devient actif, quand il devient un vrai personnage. Que ce soit les aliens de Bad Taste, le singe-rat de Sumatra de Braindead, le fantôme tueur de Fantômes contre fantômes, et évidemment Gollum et King Kong, tous sont montrés comme des entités cachées, des silhouettes lointaines, avant qu’on nous révèle enfin leur visage monstrueux.
L’intérêt dans Lovely Bones réside pour moi dans ces aspects, à la fois dans cette espèce de virtuosité toujours renversante dans la mise en scène d’un Jackson dont c’est pourtant la fin de l’état de grâce , qui transforme l’artisanat au coeur de son processus créatif et même de sa vocation de cinéaste, en principe de mise en scène du Mal. George Harvey est la grande réussite du film, pas énième tueur en série, mais double monstrueux d’un cinéaste en préproduction, dont les storyboards ne servent pas à fabriquer du spectacle mais à organiser la disparition de ses victimes - Stanley Tucci sera d’ailleurs nommé aux Oscars pour son rôle, ce qui me semble tout sauf un hasard tant l’alchimie entre l’acteur et la caméra de Peter Jackson est forte.
A l'inverse les personnages du père (Mark Wahlberg) et de la grand-mère (Susan Sarandon) qui sans être mauvais semblent toujours un peu à côté de la plaque ou un peu clichés. Mais cette impression semble plutôt cohérente avec l'histoire du tournage, avec un Wahlberg remplaçant Ryan Gosling in extremis, peut-être sans préparation suffisante, et Susan Sarandon qui aurait exprimé des doutes sur la direction d'acteur de Peter Jackson. On regrettera aussi que le scénario n'ait pas creusé la romance entre l'enquêteur principal (Michael Imperioli) et la mère (Rachel Weisz) qui était présente dans le roman et qui aurait creusé un peu plus la bizarrerie du film, sa tendance à aller dans des zones où on ne l'attend pas.
Cela dit, même si le film est clairement handicapé par son lot de lourdeurs et sa voix off pas toujours de très bon goût, même s’il est parfois éclaté, vague ou distendu psychologiquement, sa dispersion narrative épouse aussi paradoxalement son sujet. Le deuil dans Lovely Bones n’est pas un récit droit et balisé, il ne nous montre pas une famille classique passant par les étapes classiques du deuil classique, mais nous présente plutôt une constellation de gestes, d’objets, de lieux et de temps désynchronisés, de réactions sibyllines et d’intuitions pas toujours rationnelles, une vision appuyée par l’ampleur de la mise en scène de Jackson, le recours aux effets spéciaux parfois appuyant naïvement le sujet, mais faisant du film un objet plus étrange et déroutant que son apparence de mélodrame larmoyant.