Dans La Guerre des Mondes, Steven Spielberg tentait de recréer le moment de sidération qui avait suivi le 11 septembre 2001. Disclosure Day, également scénariste par David Koepp, participe d’une approche similaire. Car très vite ce qui apparaît avec une évidence limpide, c’est que ce ne sera pas un film sur les aliens. La première scène ? Une scène de catch, sport moins sport que spectacle, sport de la mise en scène et du faux-semblant par excellence. L’entrée en matière a de quoi déconcerter, avec sa caméra qui adopte le point de vue d’un catcheur se faisant salement piétiner la gueule : elle fait pourtant sens immédiatement.
Disclosure Day est un film sur l'empathie et sur la vérité. Plus précisément sur ce que les hommes font à la vérité quand elle est trop bouleversante pour être acceptée. Le cinéma de Spielberg a souvent opposé l’émerveillement à la terreur, l’image sacrée au désastre historique. Ici, le regard du cinéaste se déplace subtilement vers une zone plus trouble où la révélation n’est plus seulement un miracle mais peut aussi ouvrir une blessure.
Ce qui rend le film à la fois imparfait et passionnant. Comme pure mécanique narrative, bien qu’écrit par une pointure, Disclosure Day n’est pas exempt de faiblesses, avec des séquences brusquées, d'autres inutilement longues, certains dialogues qui exposent lourdement des enjeux que l’image aurait pu tout aussi bien exprimer. On a l'impression que Koepp et Spielberg ont dû faire des choix pour faire entrer le film sous la barre des deux heures. À ce titre, il n’a pas toujours l’élégance dramatique de ses meilleures intuitions. Mais cette fragilité participe en même temps de son étrangeté. Spielberg ne signe pas ici un grand geste de science-fiction épique, mais un objet filmique plus instable et déroutant, rétif aux satisfactions immédiates - sans nous daigner totalement notre plaisir.
À ce titre, le film s'inscrit bien moins dans la veine spectaculaire de La Guerre des mondes que dans celle du thriller paranoïaque américain des années 70 (on pense à The Parallax View) et même à d’autres Spielberg comme Le Pont des Espions, où la vérité éclate moins au coeur des scènes d’action que dans les moments d’intimité, dans des rencontres entre factions se battant pour le monopole d’une vérité fragmentée. On pense aussi à Sugarland Express, E.T. ou encore A.I., films de la traque et de la menace. Bien sûr, Disclosure Day contient une ou deux grandes scènes d’action (dont une scène avec un train, quasi remake parfait d’une scène de Duel, le premier film de Spielberg). Mais force est de constater que le film est assez anti-spectaculaire et qu'il s'intéresse surtout aux fichiers classifiés ou à ces clés USB trimballées dans un sac à dos et qui fonctionnent comme le macguffin du film.
C’est là que Disclosure Day touche à quelque chose de très contemporain. En 2026, il est impossible de faire un film sur des gigabytes de documents secrets, des archives partiellement dévoilées, des enlèvements d’enfants, des victimes réduites au silence et des élites paniquées par la révélation, sans que l’imaginaire de l’affaire Epstein ne surgisse en arrière-plan. Non pas forcément comme référence littérale - encore que, connaissant la facétie de Spielberg, lui-même régulièrement accusé de faire partie de cette élite secrète, on peut supposer que ce ne soit pas totalement fortuit - mais comme climat moral, comme un fantôme hantant une actualité médiatique qui sur-sollicite en permanence notre attention sur de nouveaux sujets, de nouvelles angoisses, de nouvelles menaces lointaines.
Le spectre d’Epstein est convoqué à plusieurs reprises dans le film, notamment dans ce regard intense, presque lubrique, du personnage de Colin Firth, posé sur la photo d’une jeune femme innocente qu’il violera symboliquement par l’utilisation d’un artefact alien dont il détourne totalement les merveilleuses potentialités. L’autre parallèle évident réside aussi dans ces milliers d’heures d’archives vidéos tenues secrètes depuis l’incident de Roswell en 1947. Comme dans l’affaire Epstein, tout a été filmé, tout était surveillé, tout était enregistré mais tout était tenu secret.
Le film ne dit donc pas simplement qu’il existe un grand secret ni que le gouvernement nous ment. Il interroge plutôt ce que nous faisons quand le secret implique ceux qui nous gouvernent et sont censés permettre à la société de fonctionner. Que faisons-nous quand le scandale est si vaste, si incroyable, qu’il devient justement presque plus confortable de ne pas y croire ? En cela, Disclosure Day rejoint moins X-Files (comparaison naïve et à côté de la plaque) que des films de "grand secret", comme Eyes Wide Shut. Chez Kubrick, la vérité n’est jamais cachée dans un lieu inaccessible : elle est devant nous, offerte au regard, mais rendue illisible par le pouvoir, le rituel, les symboles, les codes secrets, et surtout le déni le plus confortable.
Spielberg, lui, déplace ce motif du regard vers celui de l’écoute. C’est toute la puissance et la beauté de la réplique finale, prononcée par Emily Blunt (formidable) : « Écoutez ». Il ne s’agit plus seulement de voir ou d'entendre, ni d’exposer simplement la vérité (The Post), mais de créer les conditions morales de sa réception. La vérité ne suffit pas si personne ne veut entendre ceux qui la portent. Une victime peut parler dans le vide (Epstein et les VSS en France), un document peut être publié mais rester lettre morte (les affaires politiques) et une image peut exister dans un flux sans produire d’empathie (Gaza).
C’est pourquoi l’un moments les plus bouleversants du film se joue dans une scène de vision intime : celle où le héros (Josh O’Connor) montre à son amie (Eve Hewson) une ancienne vidéo où des scientifiques torturent littéralement un alien. Sur le papier, l’idée pourrait sembler grotesque ou sensationnaliste. À l’écran, elle devient au contraire une scène de sidération morale. Spielberg ne filme pas l’extraterrestre comme une menace abstraite ou un monstre à neutraliser. Il n'a pas besoin de nous dicter l'émotion. Il le filme comme un être souffrant, un corps supplicié, une victime, et nous le montre moins qu'il ne nous fait entendre ses hurlements de douleur qui serrent le coeur.
On peut lire beaucoup de critiques s'en prenant à la représentation clichée des aliens dans le film. Je trouve au contraire ce choix plutôt génial. En fait c'est littéralement la meilleure façon de signifier que le sujet du film est ailleurs (contrairement à la vérité). La représentation de l'alien, de l'Autre, a toujours été une question centrale dans la SF au cinéma. Mais finalement, en 2026, penser l’alien d’abord par son design, chercher à inventer une énième forme extraterrestre originale ou crédible, ce serait peut-être ça, le geste daté. Ce serait réduire le film à une affaire de spectacle et de révélation visuelle. Or Spielberg fait l’inverse puisqu'il admet l’alien comme une figure folklorique, usée, déjà présente dans notre imaginaire collectif, convoquant Roswell, les soucoupes volantes et les petits hommes gris aux gros yeux.
Et cette idée est essentielle pour apprécier la puissance et le projet du film. Car les aliens de Disclosure Day sont très, trèsloin des martiens génocidaires de La Guerre des mondes, et appartiennent davantage à la lignée de E.T.. Ce sont des êtres êtres chétifs et vulnérables malgré leurs pouvoirs miraculeux, vulnérables à la violence humaine qui s'exerce sur eux précisément parce qu’ils sont autres. Spielberg les filme comme des silhouettes en vérité, des archives plus que des créatures incarnées, preuve de plus qu'ils ne sont pas centraux dans dans le projet du film, qui a cette intuition magnifique : si ces créatures existent, elles ne viennent pas nécessairement abolir l’idée de Dieu mais peuvent, au contraire, l’élargir, car elles aussi seraient des créatures au sens littéral. Elles feraient partie de la Création. Ainsi notre devoir d’empathie, avec vérité, l’autre maître-mot du film, ne s’arrêterait donc pas à la seule espèce humaine.
C’est peut-être là que se joue le geste le plus profondément spielbergien du film, dans la manière dont ce premier contact si fantasmé ne débouche pas sur un conflit intergalactique mais sur une extension de ce qui fait l'humanité, la compassion, l'empathie, la solidarité. La révélation extraterrestre n’a d’intérêt que parce qu’elle force l’humanité à agrandir son cercle moral, à commencer par écouter les victimes humaines, les lanceurs d’alerte, les témoins qu’on a fait passer pour fous. Écouter l’autre et l’accepter dans son absolu.
Le film évite ainsi, en grande partie, le confort d’un affrontement simple entre gentils et méchants, ce qui est à la fois une force et une faiblesse. Le personnage du bad guy joué par Colin Firth ne l’est d’ailleurs pas vraiment, la violence répressive s’incarnant davantage dans son lieutenant anonyme - personnage assez peu réussi il faut le reconnaître. Il n’empêche que ceux qui dans le film veulent cacher la vérité à l’humanité ne sont pas uniquement des salauds cyniques sapés comme des agents du FBI. Ils semblent parfois plus effrayés que cruels, comme dans cette scène où Emily Blunt, en état de grâce, écarte doucement ceux qui la traquaient l'instant d'avant, en prenant l'apparence des êtres qu'ils ont aimé dans leur vie. Leur faute n’en est pas moins immense, mais elle procède d’une logique ancienne qu’on peut entendre : « si nous mentons c'est pour votre bien, notre mensonge vous protège ». Difficile de ne pas entendre dans notre tête la réplique de Jack Nicholson dans Des hommes d’honneur : « La vérité ? Vous ne pouvez pas supporter la vérité ! » C'est l'autre grande question du film : qui décide de ce que les autres peuvent supporter ?
Cette question donne à Disclosure Day sa dimension politique. Les antagonistes ne cachent pas seulement une information, mais confisquent littéralement à l’humanité sa capacité à évoluer, à devenir adulte, dans une espèce de croissance toujours avortée. Ils décident à sa place de son seuil de douleur, de son droit à la connaissance, mais aussi de sa possibilité d’empathie. Spielberg semble répondre que la vérité, même atroce, même insupportable, ne détruit pas nécessairement le lien social. Ce qui détruit, c’est le mensonge organisé, car pour qu’il tienne, le mensonge implique la pire des violences. Ce qui isole vraiment, c’est le silence. Ce qui rend fou l’être humain, c’est de voir sans être cru, de parler sans être entendu.
On pourrait reprocher au film de s’arrêter au seuil de son propre titre, dans une scène qui ressemble presque aux retrouvailles entre E.T. et Eliott. Car quand le Disclosure Day arrive, Spielberg ne montre - presque - pas l’après : pas de grand panorama géopolitique, pas de bouleversement social détaillé, pas de montage mondial des populations confrontées à l’impensable, sinon une représentation classique, générique même, d’une humanité sidérée, quasi zombifiée, les yeux rivés sur son portable.
Mais ce choix, frustrant en apparence et largement critiqué sur ce site, est quoiqu'on en dise cohérent avec la logique du film. Disclosure Day ne raconte pas l’après-révélation mais la difficulté, le chemin de croix pour parvenir à cette révélation. Il raconte l’instant précédant le basculement. Le moment où la vérité cesse d’être une rumeur ou un mythe de conspirationniste - coucou les pédo-satanistes - pour devenir une authentique expérience collective, une sorte d’anti-hallucination collective, presqu’une anamnèse.
C’est peut-être pour cela que le film paraît parfois supérieur par son importance, son émotion et son impact symbolique à ce qu’il est comme simple œuvre de fiction. Il n’est pas parfaitement construit, loin de là,, mais il capte continuellement un signal, une angoisse de son époque, une fatigue devant le mensonge qui opprime plus qu’il ne protège, et surtout, une conscience aiguë du fait que les crimes les plus monstrueux ne tiennent pas seulement à ceux qui les commettent, mais à tous ceux qui organisent leur invisibilité.
Souvent anti-spectaculaire, parfois maladroit, et sans aucun doute étrange, Discoure Day n’en reste pas moins un thriller paranoïaque traversé par de sublimes fulgurances, s’achevant finalement dans une sorte de messe de révélation où la figure extra-terrestre se fait moins menace que messagère, et finalement, symbole de l’épreuve adressée à notre humanité.
Car la vérité, chez Spielberg, n’est pas pensée comme une « fin du monde », mais comme une apocalypse littérale, une révélation. Ce que redoutent les Colin Firth et tous les gardiens du secret, serait que l’humanité s’effondre sous le poids de ce qu’elle apprend. Mais le film prend le pari inverse : aussi bouleversante, aussi douloureuse soit-elle, la vérité peut devenir une force d’élévation, non pas parce qu’elle efface magiquement la violence, ni parce qu’elle répare immédiatement les crimes et les souffrances, mais parce qu’elle met fin au mensonge qui empêchait précisément toute réparation.
L’apocalypse de Disclosure Day n’est donc pas celle de la destruction au sens eschatologique qui a de tout temps obsédé l’Amérique puritaine. C’est celle du dévoilement, une épiphanie collective où l’humanité ne s’effondre pas devant l’Autre, mais découvre peut-être, enfin, la possibilité de s’élever par l’acceptation d’une vérité que le pouvoir des systèmes d’oppression avait rendue inaudible.
Et cette différence suffit peut-être à faire de Disclosure Day autre chose qu’un film de SF. C’est le rappel qu’une oeuvre n’a pas besoin d’être parfaitement maîtrisée pour être un grand geste. Car tout film imparfait qu’il est, sa vision reste hantée par l’idée bouleversante que la vérité n’est pas ailleurs, et que seule l’empathie pourra nous rapprocher, et nous libérer.