Avec Baccalauréat (2016), Cristian Mungiu poursuit sa radiographie d’une Roumanie engluée dans les séquelles du passé, en s’intéressant cette fois à un dilemme moral où la compromission semble une nécessité systémique.
Le film suit Romeo Aldea, médecin respecté dans une petite ville roumaine, qui place tous ses espoirs dans l’avenir de sa fille Eliza, brillante élève sur le point d’obtenir une bourse pour étudier en Angleterre. Pour lui, cette fuite vers l’Ouest est la seule échappatoire possible, l’unique chance de ne pas voir sa fille reproduire les désillusions de sa propre vie. Mais à la veille de l’examen, Eliza est agressée, mettant en péril son épreuve et, avec elle, l’avenir que son père lui avait tracé.
C’est là que le piège se referme. Romeo, qui exècre la corruption et se veut un homme intègre, se retrouve contraint de jouer le jeu du système qu’il méprise : un fonctionnaire lui propose un arrangement, une faveur contre une autre, une pression discrète pour garantir à Eliza la note qu’il lui faut. Pourtant, ce faisant, il lui transmet précisément ce qu’il voulait lui épargner : la nécessité du compromis, l’idée que rien n’est accessible sans arrangements.
Mais Eliza, contrairement à son père, refuse de tricher. Elle hésite même à partir, remettant en question cette fuite vers un ailleurs idéalisé. Cependant le film ne cède jamais à l’illusion d’un changement possible. Il ne suffit pas de refuser un acte pour être libre.
La force de Baccalauréat ne tient pas seulement à son scénario, mais aussi à la mise en scène implacable de Mungiu. Fidèle à son esthétique minimaliste, il adopte une caméra qui suit Romeo comme une ombre, toujours en mouvement. L’absence totale de musique et la photographie aux teintes froides accentuent ce climat de fatalité.
Dans cette Roumanie post-communiste, la répression n’est plus frontale, elle est diffuse. Il n’y a pas d’ennemi clairement identifiable, pas d’oppression spectaculaire, seulement un état de fait qui s’impose à tous, comme une fatalité sociale.
En ce sens, le film marque un tournant : il ne parle plus du passé, mais d’un présent enlisant, d’une promesse de renouveau qui n’a jamais eu lieu. Le système communiste a laissé place à une démocratie gangrenée, mais le rapport à l’autorité, lui, n’a pas changé. Ce n’est plus l’État qui contrôle, mais un enchevêtrement d’intérêts particuliers où chacun tente de tirer son épingle du jeu.
Et si l’ultime ironie du film résidait dans son titre même ? Le baccalauréat, censé marquer le passage à l’âge adulte, ne signifie ici rien d’autre que la reproduction d’un système qui n’offre d’autre horizon que la perpétuation du passé.