D'Abderrahmane Sissako je n'avais regardé que La Vie Sur Terre et Heremanoko, qui me semblaient être des films bien dans le genre épurés et introspectifs sur l'Afrique et la condition sociale des africains (à travers les paysages mauritaniens et maliens qu'il filme). Et puis plus largement, j'ai vu d'autres films africains subsahariens, qui portent des réflexions politiques de genre diverses (à la fois ironiques avec Djibril Diop Mambéty et radicaux avec Ousmane Sembène).
Mais ce Bamako là est un choc esthétique. Je suis absolument bluffé par ce que j'ai ressenti en le regardant.
Déjà, le principe du film est de mettre en scène une sorte de procès un peu utopique (plusieurs pays d'Afrique qui intentent un procès au FMI et à la Banque Mondiale dans un tribunal malien, leur accusant de piller l'Afrique) avec donc des avocats venus défendre ces instances mondiales, des personnes de la société civile (du Mali et du Sénégal, mais on comprend qu'ils auraient pu être de n'importe quel autre pays aux alentours…) et enfin des avocats plaidant la cause de ces pays là.
En y réfléchissant on pourrait s'attendre à de l'ironie ou de la démonstration dialectique. Sauf que Sissako fait autre chose : filmer ce procès de manière non démagogique dans une cour un peu miteuse (en plein air) avec des discours et des interventions sonnant réalistes, non pas dans le côté théâtral d'un grand procès mais avec le jargon que l'on connaît.
Personne, dans ce monde assez composite, n'est ridiculisé : les occidentaux venus défendre les instances, ou les membres de la société civile venus plaider leur cause. Oui ça reste un dispositif artificiel mais pas moins formellement intéressant.
Le fait est que, pour ce qui est du côté politique, Abderrahmane Sissako le prend par le pire bout : la dette des pays et leurs problèmes politiques globaux… en entre coupant les scènes du procès par des scènes de la vie courante si savoureusement filmées. On voit des maliens ordinaires vivre, parler de business, manger, se marier, danser, chanter et parfois perturber un peu le procès.
Peut-on dire qu'il y a collision entre ces mondes ? Non mais pas une simple juxtaposition… Sissako fait coexister les deux avec style. Tous sont habités, résignés ou non mais habités. Les plaidoiries sont touchantes parce que dignes sans tomber dans un pathos chiant ou un jargon lourd (selon moi). La politique est vraiment traversée par la vie sans être vidé de son sens.
Le pire étant qu'il n'y a pas de résolution à une question pareille (ni dans le film ni dans la réalité) mais ça n'empêche pas que ces questions circulent et qu'elles soient incarnées.