En deux chapitres, la chute et l'ascension d'un ardent jeune homme bien décidé à se créer sa place dans le monde. Je n'ai pas lu le roman de Thackeray, mais j'ai lu, en revanche, Vanity fair : je ne sais si l'oeuvre de Kubrick est réellement fidèle au modèle, mais ce Barry Lyndon qu'on voit dans le film ressemble furieusement à la Rebecca Sharp de Vanity Fair, les muscles remplaçant l'esprit acéré et caustique.
Bien sûr, ce qui frappe d'emblée dans le film de Kubrick, c'est la beauté des compositions. La caméra, souvent démarrant sur les personnages, puis s'écartant au fur et à mesure, révélant la beauté des décors, naturels, ou non. Barry Lyndon est une succession de tableaux. Peut-être peut-on aussi voir dans ce procédé un sens précis : allant du cas particulier au général, comme pour mieux nous dire que cette histoire est présentement celle de Redmond Barry, mais qu'elle pourrait aussi bien être celle de quelqu'un d'autre : Barry Lyndon est un film social.
Film social, car si Redmond Barry est une crapule, c'est plus la faute des circonstances que la sienne propre. Et le film ne se fait pas faute de le présenter sous un jour peu aimable. Jeune homme au caractère bouillant, il supporte mal le jeu licencieux de sa cousine, et ce premier amour le plongera dans un engrenage qui sera nourri par sa pauvreté. En effet, s'il veut échapper à sa condition, il y a peu de moyens honorables qui lui sont offerts. Le mariage avec une riche héritière ou veuve est encore la meilleure solution, mais un tel mariage sans amour donnerait-il une vie satisfaisante? Redmond Barry n'a que peu de chances de s'en sortir comme il le souhaite. Car si les nobles de ce monde ne valent pas mieux que lui, peuvent être aussi menteurs et manipulateurs que lui, érigeant le mensonge en principe, ils sont en revanche bien accrochés à leurs prérogatives, et verront d'un mauvais oeil l'arriviste qui leur tendra un miroir dans lequel ils refusent de se voir. C'est ainsi que, finalement, le fils de Lady Lyndon ne traitera pas sa mère différemment, tout juste bonne à signer les papiers pour administrer sa fortune. Quel terrible destin que celui de cette femme!
Sera même refusée à Redmond Barry la satisfaction relative d'une fin rapide, sans parler de la gloire à laquelle il aspire. Il lui faudra contempler la misère de son existence.
Une autre chose qui frappe, dans le film de Kubrick, c'est son rythme : bien qu'il y ait, surtout dans la première partie, un assez grand nombre de péripéties, le film est lent, et long. Les scènes s'étirent, et leur durée même est signifiante. L'exemple le plus évident est la dernière scène de duel : l'inconfort des protagonistes gagne peu à peu le spectateur, alors que les préparatifs durent une éternité. C'est un rythme parfaitement maîtrisé, qui empêche le spectateur de jamais se retrouver dans une position confortable : on est sans cesse en train d'attendre que quelque chose, qu'on sait souvent inévitable, surgisse.
Et puis il y a la musique bien sûr, ce célèbre accompagnement de la célèbre sarabande de Haendel est ce qu'on retient le mieux, mais on y trouve aussi du Vivaldi et autres compositeurs. Cela compose une bande-son majestueuse, qui accompagne particulièrement bien l'action.
Tout cela concourt à faire de Barry Lyndon un grand film, l'un des meilleurs de Stanley Kubrick, ce qui n'est pas peu dire.