« Ra's Al Ghul is dead. Who are you working for ? » BATMAN

Durant le tournage de Batman & Robin, la Warner Bros. se montre particulièrement enthousiaste face aux premiers rushes et, confiante dans le potentiel commercial du film, demande rapidement à Joel Schumacher de préparer une suite. Le réalisateur fait alors appel au scénariste Mark Protosevich afin de développer un nouveau long-métrage. Le scénario place l'Épouvantail au centre de l'intrigue en tant qu'antagoniste principal, tandis que le Joker devait faire son retour sous la forme d'hallucinations provoquées par les toxines de son ancien rival. George Clooney, Chris O'Donnell et Alicia Silverstone étaient tous pressentis pour reprendre leurs rôles respectifs de Batman, Robin et Batgirl. Cependant, la sortie du film de Schumacher se solde par un échec critique retentissant et des recettes jugées décevantes au regard des attentes du studio. Face aux nombreuses critiques, la Warner décide d'abandonner le projet de suite et de repenser entièrement l'avenir cinématographique du Chevalier Noir.

Durant les années qui suivent, la Warner explore de nombreuses pistes pour relancer la franchise. Des réalisateurs aussi différents que Darren Aronofsky, Wolfgang Petersen ou encore Lana et Lilly Wachowski sont successivement approchés afin de développer une nouvelle version de Batman. Malgré plusieurs discussions et diverses propositions créatives, aucun de ces projets ne dépasse réellement le stade du développement, laissant le personnage sans film pendant plusieurs années.

En 2003, Christopher Nolan approche la Warner avec une proposition radicalement différente pour relancer Batman. Plutôt que de poursuivre les films précédents, il souhaite repartir de zéro en racontant les origines du héros avec une approche beaucoup plus réaliste. Le réalisateur imagine un univers crédible où chaque élément, des gadgets à Gotham City, possède une justification logique. Son objectif est de traiter Bruce Wayne comme un personnage de drame psychologique, marqué par ses traumatismes et ses choix, davantage que comme un simple super-héros de bande dessinée. Cette vision séduit immédiatement le studio, qui accepte de confier au cinéaste la renaissance de la franchise.

David S. Goyer s’associe avec Christopher Nolan pour développer cette nouvelle version du Chevalier Noir. Bien que passionné par le personnage, Nolan reconnaît ne pas être un spécialiste de l'univers des comics et estime avoir besoin d'un collaborateur maîtrisant parfaitement l'histoire de Batman. Goyer, scénariste reconnu et grand amateur de comics, possède précisément cette expertise encyclopédique. Ensemble, les deux hommes élaborent un scénario qui respecte les fondements du personnage tout en les adaptant à une approche plus réaliste et cinématographique.

En 2005, Batman Begins sort au cinéma et constitue de loin le projet le plus ambitieux de la carrière de Christopher Nolan.

Ce Batman est un chevalier d'un genre nouveau, dont le film raconte avant tout la naissance. Pour devenir le protecteur de Gotham, Bruce Wayne rejoint une organisation millénaire : la Ligue des Ombres. Cette confrérie recrute des combattants d'élite et les forme aussi bien aux arts martiaux qu'au maniement des armes, dans le but de rétablir un prétendu équilibre par la destruction des sociétés jugées corrompues. Bruce y apprend la discipline, la maîtrise de soi et les techniques de combat qui feront de lui un redoutable justicier. En revanche, il rejette totalement leur philosophie fondée sur le meurtre et la terreur. Ra's Al Ghul, qui se présente sous les traits d'Henri Ducard et tente de devenir un père de substitution, échoue à faire de Bruce un assassin obéissant. Là où la Ligue exige une obéissance absolue, Bruce forge son propre code moral : il combattra le crime sans jamais devenir lui-même un bourreau.

Bien que, dans les comics, la Ligue des Ombres soit fondée en 1030, le film la présente avant tout comme une perversion de l'idéal chevaleresque. Tous les attributs du chevalier sont présents : les armures, les épées, le sens de la discipline, l'honneur apparent et la fidélité à un maître. Pourtant, ces symboles sont détournés au service d'une idéologie extrémiste qui justifie le meurtre au nom d'un bien supérieur. Ra's Al Ghul exploite les blessures de Bruce Wayne en cherchant à remplacer la figure paternelle disparue et à orienter sa colère vers les ennemis désignés par la confrérie. L'épreuve décisive consiste à lui ordonner d'exécuter un criminel sans défense. En refusant de tuer, Bruce rompt définitivement avec la Ligue tout en conservant ce qu'elle lui a enseigné. Il reprend alors son armure noire, ses techniques de combat et sa maîtrise de la peur pour défendre Gotham selon ses propres valeurs. Ainsi naît un chevalier moderne qui détourne les armes de ses anciens maîtres au profit de la justice plutôt que de la vengeance, tout en perpétuant un idéal héroïque où il vient régulièrement au secours des innocents.

Christian Bale livre une interprétation qui fait aujourd'hui encore figure de référence. Il parvient à distinguer parfaitement Bruce Wayne de Batman tout en laissant comprendre qu'ils ne sont, au fond, que deux facettes d'un même individu. Le milliardaire playboy est un personnage qu'il interprète volontairement pour tromper les médias, les criminels et même ses proches. Son véritable visage est celui de Batman, symbole de la peur qui s'abat sur les criminels et incarnation de la volonté inébranlable de Bruce Wayne. Bale retranscrit avec justesse cette dualité permanente entre l'homme et le mythe. Son évolution repose sur une idée essentielle : avant de devenir la peur de ses ennemis, Bruce a dû apprendre à affronter sa propre peur. En faisant de la chauve-souris, son plus grand traumatisme d'enfance, l'emblème de sa croisade, il transforme sa faiblesse en sa plus grande force.

Michael Caine, Gary Oldman et Morgan Freeman forment un trio d'acteurs irréprochable dans les rôles d'Alfred Pennyworth, James Gordon et Lucius Fox. Chacun incarne une figure essentielle dans la construction du héros : Alfred représente la famille et la sagesse, Gordon la justice encore intègre, tandis que Fox apporte les moyens technologiques qui rendent Batman crédible. Leur élégance naturelle apporte également une véritable noblesse à Gotham et contraste avec la corruption qui ronge la ville. Avec eux, Katie Holmes peine malheureusement à donner une véritable épaisseur à Rachel Dawes. Si le personnage occupe une place importante dans le parcours émotionnel de Bruce Wayne, son interprétation souffre de la comparaison avec le reste d'un casting particulièrement inspiré.

Cillian Murphy compose un Jonathan Crane particulièrement inquiétant et fait de l'Épouvantail le miroir inversé de Batman. Comme le justicier de Gotham, Crane comprend que le masque possède une force symbolique bien supérieure à un simple déguisement. Psychiatre corrompu, il exploite les peurs les plus profondes de ses victimes grâce à une toxine hallucinogène avant d'apparaître sous les traits d'un épouvantail démoniaque. Batman agit de manière similaire, mais dans un objectif radicalement opposé : il utilise son costume et sa silhouette pour effrayer les criminels et protéger les innocents. Les deux personnages utilisent donc la peur comme une arme psychologique, chacun au service d'une idéologie différente. Ce parallèle est d'ailleurs renforcé par le fait que leurs premières interventions visent toutes deux Carmine Falcone, soulignant qu'ils sont deux réponses opposées à une même criminalité.

Batman et l'Épouvantail s'affrontent à deux reprises, dans deux scènes qui se répondent presque parfaitement. Lors de leur première rencontre, Crane surprend Batman avec son gaz hallucinogène. La mise en scène insiste alors sur les masques : celui de Batman laisse apparaître uniquement sa bouche, tandis que celui de l'Épouvantail dissimule entièrement son visage. Sous l'effet du poison, Bruce voit une chauve-souris sortir de la bouche de son adversaire avant d'être assailli par des visions de son enfance et de sa chute dans la grotte. Cette séquence traduit symboliquement l'effondrement de Batman : le mythe disparaît momentanément pour laisser place à Bruce Wayne et à ses traumatismes. Le second affrontement inverse totalement cette dynamique. Batman retire le masque de Crane et lui injecte son propre gaz afin de le neutraliser. Cette fois, c'est le visage du Chevalier Noir qui devient une créature démoniaque dans les hallucinations de son ennemi. Nolan montre ainsi que le masque est un symbole ambigu : selon celui qui le porte et la manière dont il l'utilise, il peut représenter aussi bien la justice que la terreur. Batman triomphe de son double maléfique, mais il lui reste encore à affronter celui qui l'a véritablement créé : Ra's Al Ghul.

Liam Neeson en Ra's Al Ghul constitue l'autre grand reflet de Batman. Contrairement à l'Épouvantail, il ne porte pas de masque physique, mais il manipule les identités en se faisant passer pour Henri Ducard tandis que le faux Ra's Al Ghul détourne l'attention de tous. Cette capacité à jouer plusieurs rôles fait de lui un maître de la théâtralité, exactement comme Bruce Wayne avec son personnage de milliardaire insouciant. La différence est que Ra's utilise le mensonge pour détruire, alors que Bruce s'en sert pour protéger. En attaquant directement le manoir Wayne, il s'en prend au cœur même de l'identité du héros. Bruce répond alors par une nouvelle mise en scène en simulant l'ivresse afin de faire fuir ses invités avant l'incendie. La destruction du manoir symbolise sa rupture définitive avec son passé et son héritage familial. Libéré de ce poids, il peut enfin affronter Ra's uniquement en tant que Batman et retourner contre son ancien maître les enseignements qu'il a reçus, concluant ainsi son apprentissage.

Le film introduit également un troisième adversaire emblématique de Batman : Victor Zsasz, interprété par Tim Booth. Bien que sa présence soit relativement discrète, le personnage rappelle que Gotham abrite une galerie de criminels particulièrement dérangés. Son apparition reste toutefois anecdotique et sert davantage de clin d'œil aux lecteurs des comics que de véritable menace au sein du récit.

Le dernier personnage du film est sans doute Gotham elle-même. Christopher Nolan filme constamment la ville comme une entité vivante, malade et rongée de l'intérieur par la corruption, la criminalité et la peur. Gotham n'est pas un simple décor : c'est un organisme dont les institutions sont contaminées et qu'il faut sauver avant qu'il ne s'effondre totalement. La Wayne Tower apparaît comme le cœur de cette cité, tandis que le métro aérien agit comme un réseau d'artères reliant les différents quartiers. La photographie de Wally Pfister sublime aussi bien les scènes diurnes que les séquences nocturnes, offrant des images devenues iconiques, comme Batman perché sur une gargouille ou sa silhouette entièrement embrasée s'élevant au milieu des flammes. Chaque plan renforce l'idée que Gotham est le véritable enjeu de cette histoire : ce n'est pas seulement une ville que Batman protège, mais une âme qu'il tente de sauver.

Batman Begins de Christopher Nolan ne signe pas seulement une nouvelle adaptation du célèbre justicier : il redéfinit entièrement la manière d'aborder le film de super-héros. En privilégiant le réalisme, la psychologie des personnages et les thèmes de la peur, de la justice et de l'identité, il offre une œuvre qui dépasse largement le simple divertissement. Chaque personnage agit comme un reflet ou un contrepoint de Bruce Wayne, participant à la construction de Batman autant qu'à sa remise en question. Soutenu par une mise en scène élégante, une photographie remarquable et une distribution irréprochable, le film pose les bases d'une trilogie devenue une référence du cinéma moderne. Plus qu'une histoire de super-héros, Batman Begins raconte la naissance d'un symbole : celui d'un homme qui transforme ses blessures en force afin de redonner espoir à une ville condamnée.

StevenBen
8
Écrit par

Cet utilisateur l'a également ajouté à ses listes Les meilleurs films de Christopher Nolan, Les meilleurs films Batman et Les meilleurs films de 2005

Créée

le 17 juil. 2023

Critique lue 21 fois

Steven Benard

Écrit par

Critique lue 21 fois

D'autres avis sur Batman Begins

Batman Begins

Batman Begins

8

Julie_D

le 15 août 2010

Suivre
Dernière modification

le 3 août 2012

Critique de Batman Begins par Julie_D

Ce qui différencie Batman de la plupart des super-héros ayant droit à leur adaptation cinématographique, c'est qu'il n'est justement pas un super-héros. Dans Batman Begins, Nolan pousse cette...

Batman Begins

Batman Begins

3

Matrick82

le 22 juin 2014

Suivre

Batman begins and my patience is coming to an end...

Batman commence. Tout est dit. Ouais mais voilà, Batman c'est quoi? Un quidam qui aime se déguiser en animal la nuit par envie d'entretenir son fétichisme zoophile? Un milliardaire qui s'emmerde et...

Batman Begins

Batman Begins

7

Docteur_Jivago

le 30 oct. 2014

Suivre

Back in Black

Alors que Tim Burton avait donné ses lettres de noblesses à Batman, Joel Schumacher a commis deux crimes avec ses films sur l'homme chauve-souris, et c'est au tour d'un Christopher Nolan ambitieux de...

Du même critique

Mario Tennis Fever

Mario Tennis Fever

7

StevenBen

le 13 févr. 2026

Suivre

« Let’s a play ! » MARIO

En 2025, la Nintendo Switch 2 entame officiellement son cycle de vie commercial. Après une phase de lancement marquée par des titres vitrines destinés à démontrer ses capacités techniques, la...

Légendes Pokémon : Z-A

Légendes Pokémon : Z-A

6

StevenBen

le 2 avr. 2026

Suivre

« Je dois beaucoup à Monsieur A.Z. » CETY

En 2022, Légendes Pokemon : Arceus sort sur Nintendo Switch et bouleverse en profondeur les codes établis de la licence Pokemon. Pour la première fois, la série adopte une structure semi–monde ouvert...

Superman IV - Le Face à face

Superman IV - Le Face à face

3

StevenBen

le 3 juil. 2025

Suivre

« I just wish you could all see the Earth the way that I see it. » SUPERMAN

À la suite de l’échec critique et commercial de Superman III, les producteurs historiques de la franchise, Alexander Salkind et son fils Ilya Salkind, perdent confiance dans la rentabilité de la...