En 1995, Batman Forever sort enfin au cinéma et, pour moi, c'est une véritable douche froide. Après les deux films réalisés par Tim Burton, j'attendais une suite qui poursuivrait cette ambiance sombre, gothique et mystérieuse qui avait fait l'identité de cette version de Batman. À la place, j’ai eu une approche beaucoup plus colorée, exubérante et grand public. L'humour prend le pas sur le drame, les décors deviennent kitsch, les costumes extravagants et le ton général s'éloigne complètement de ce qui m'avait séduit jusque-là. J'ai immédiatement le sentiment que Batman a perdu son âme, tandis que la Warner Bros. ne tarde pas à commander une suite, convaincu que cette nouvelle direction est la bonne.
Joel Schumacher, Akiva Goldsman et Elliot Goldenthal, respectivement réalisateur, scénariste et compositeur, sont reconduit par la Warner. Honnêtement, cette décision me dépasse. Après leur premier Batman, je ne comprends pas pourquoi le studio fait autant confiance à cette équipe alors que le film s'est éloigné de tout ce qui faisait la force des précédents Batman. À mes yeux, le problème ne venait pas seulement de quelques choix discutables, mais bien de la vision d'ensemble du projet. Reconduire les mêmes responsables signifiait presque automatiquement que la suite emprunterait exactement la même direction artistique et narrative.
En 1996, A Time to Kill de Joel Schumacher, Akiva Goldsman et Elliot Goldenthal sort avant que l’équipe ne revienne sur Gotham. Le film est un succès critique et montre qu'ils sont capables de livrer une œuvre solide lorsqu'ils adaptent un matériau plus sérieux et plus mature. Cette réussite prouve que le trio possède un véritable savoir-faire. Malgré tout, cela ne suffit pas à me rassurer concernant leur retour sur Batman. Les qualités démontrées sur un drame judiciaire ne garantissent en rien qu'ils comprendront enfin ce qui fait l'essence du Chevalier Noir.
En 1997, Batman & Robin sort en salles et, malheureusement, mes craintes se confirment. Le film pousse encore plus loin tous les excès du film précédent.
Le film est tout aussi catastrophique que son prédécesseur, voire pire. La direction artistique pousse encore plus loin tous les excès de Schumacher. Les décors sont saturés de couleurs fluorescentes, les costumes débordent de détails inutiles et chaque plan semble vouloir attirer l'œil sans jamais créer une véritable ambiance. Schumacher assume clairement une esthétique inspirée de la série télévisée Batman, avec ses couleurs criardes, son aspect pop et son côté volontairement extravagant. Sur le petit écran, cette approche pouvait fonctionner dans le contexte de l'époque. Au cinéma, en revanche, le résultat est particulièrement kitsch et vieillit très mal. Gotham n'a plus rien d'une ville inquiétante : elle ressemble davantage à un immense parc d'attractions qu'au terrain de chasse du Chevalier Noir.
Les personnages souffrent exactement du même problème. Aucun ne paraît crédible ou véritablement attachant. Tous passent leur temps à lancer des one-liners, des jeux de mots ou des répliques censées être drôles. Le scénario semble incapable de laisser une conversation se dérouler normalement. Chaque échange est interrompu par une punchline, souvent forcée, qui casse immédiatement le rythme. Au lieu de construire des personnalités ou de développer les relations entre les personnages, le film accumule les blagues, au point que les dialogues finissent par perdre tout naturel. L'humour vise clairement un public très jeune, mais même dans cette optique, il tombe souvent à plat.
Au milieu de ce désastre, un seul personnage semble offrir un véritable potentiel dramatique : Alfred Pennyworth. Le fidèle majordome est gravement malade et sent que ses derniers jours approchent. En parallèle, il reçoit la visite de sa nièce Barbara Wilson, qui deviendra plus tard Batgirl. Tous les éléments étaient réunis pour construire un arc narratif émouvant autour d'Alfred, de sa relation avec Bruce Wayne et de son héritage. Malheureusement, le film n'exploite pratiquement rien de tout cela. La maladie d'Alfred n'est qu'un prétexte scénaristique, sans véritable émotion ni conséquences. À aucun moment le spectateur ne ressent le poids de cette situation.
Michael Gough interprète Alfred Pennyworth depuis les premiers de Tim Burton, cela fait maintenant quatre films qu'il incarne avec élégance le plus fidèle allié de Bruce Wayne. Son personnage accompagne Batman depuis le début de cette saga et méritait largement un véritable hommage. Il y avait matière à raconter une histoire touchante sur la fin de sa vie, sur son rôle de père de substitution ou sur l'héritage qu'il laisse derrière lui. Au lieu de cela, le scénario passe complètement à côté de cette opportunité. Le seul élément réellement intéressant du film est abandonné au profit de gags et de scènes d'action sans intérêt.
George Clooney, Chris O’Donnell et Alicia Silverstone incarnent le groupe de super-héros. Clooney succède à Val Kilmer, tandis que O'Donnell reprend son rôle et que Silverstone fait ses débuts dans la peau de Batgirl. Sur le papier, ce casting est loin d'être mauvais. George Clooney possède le charisme et l'élégance nécessaires pour incarner Bruce Wayne. Son côté playboy milliardaire lui correspond parfaitement. En revanche, une fois le costume enfilé, il peine à dégager l'aura intimidante que l'on attend de Batman. Son interprétation reste très lisse et ne parvient jamais à rendre le personnage inquiétant ou mystérieux. O'Donnell est fidèle à lui-même, sans réellement évoluer, tandis que Silverstone fait ce qu'elle peut avec un personnage très mal écrit.
Arnold Schwarzenegger et Uma Thurman incarnent les nouveaux antagonistes et ne relèvent malheureusement pas le niveau. Mr. Freeze est normalement l'un des ennemis les plus tragiques de Batman, un scientifique brisé qui commet des crimes dans l'espoir de sauver son épouse condamnée. Poison Ivy est, elle aussi, un personnage complexe, partagé entre son militantisme écologique extrême, sa sensualité et sa manipulation. Le film réduit pourtant ces deux figures emblématiques à une succession de blagues et de jeux de mots. Schwarzy passe son temps à multiplier les calembours sur le froid, tandis que Thurman cabotine dans chaque scène sans jamais donner de profondeur à son personnage. Toute la richesse psychologique de ces antagonistes disparaît complètement. Quant à Bane, il est tellement dénaturé qu'il est difficile de le considérer comme un véritable personnage.
Les affrontements sont à l'image du reste du film : sans tension, sans enjeu et sans imagination. Les scènes d'action enchaînent les gadgets, les ralentis et les effets visuels tape-à-l'œil, mais elles ne racontent jamais rien. Les héros n'ont pratiquement aucun arc narratif, les méchants sont caricaturaux et même l'intrigue autour d'Alfred, qui aurait pu apporter une véritable émotion, est abandonnée en cours de route. Pourtant, avec le temps, le film est devenu un véritable nanard. On peut aujourd'hui le regarder entre amis, parfois avec quelques verres, et rire devant ses dialogues absurdes, ses situations ridicules et son absence totale de second degré involontaire. Le problème, c'est qu'un film Batman ne devrait jamais être apprécié uniquement pour son côté involontairement comique.
Batman & Robin représente l'aboutissement de tous les défauts introduits dans le film précédent. En voulant rendre Batman plus familial, plus coloré et plus accessible, la Warner et Joel Schumacher ont complètement perdu de vue ce qui fait l'identité du personnage. Les enjeux dramatiques disparaissent derrière une avalanche de couleurs, de gadgets et de plaisanteries. Même les acteurs les plus talentueux ne parviennent pas à sauver des personnages aussi mal écrits. Avec le recul, Batman & Robin reste l'un des exemples les plus célèbres de ce qu'il ne faut pas faire avec le Chevalier Noir. Il demeure un objet de curiosité, souvent regardé pour en rire, mais rarement pour ses qualités cinématographiques.