Dans les nouvelles de Dino Buzzatti, c'étaient toujours les jeunes du Baby Boom (en surnombre) qui voulaient se débarrasser des vieux superflus. Avec Battle Royale, dans un Japon de plus en plus gérontocrate, c'est l'inverse : éliminons le plus de lycéens possible ; comme quoi, c'est toujours la majorité qui flippe et fantasme sur le danger de la minorité.
Battle Royale, plus d'une décennie avant Hunger Games, est, lui aussi, une adaptation de roman, celui de Kôshun Takami (écrit en 1999, donc, là aussi, bien avant le roman Hunger Game de Susanne Collins). L'idée de départ "rassemblons des jeunes dans un milieu fermé et voyons voir" était lancé (Le Labyrinthe appartient aussi à ce genre-là). Cela peut sembler être une métaphore de l'impitoyable sélection des examens japonais en vue d'entrer à l'université, mais le point de départ est, justement, une révolte des élèves contre le système scolaire : un mouvement général d'école buissonnière, de chahut, bref, à bas l'école. Sauf que les adultes décident de mater au pas la délinquance juvénile, dans un grand jeu de de traque et de chasse, où il n'y aura qu'un seul survivant : à la différence du poème de Prévert, La chasse à l'enfant, ce sont les lycéens eux-mêmes qui doivent s'entretuer, dans une île changée en arène close : tue, survis, ou meurs.
Dans cette succession de pendaison, rafales mortelles, découpage-dépeçage à la hache ou au couteau, le suspens (léger) ne vient pas du tout de qui va mourir, qui va vivre, de par la rapidité même des actions mortelles : tout va vite, trop vite pour que l'on s'attache vraiment à la survie d'un fugitif plus qu'un autre, tant les caractères sont à peine esquissés, certains plus caricaturaux que d'autres (la garce de la classe, le fayot, le gang des idiotes, les geeks), mais les quelques flash-backs qui surgissent sur le passé d'un petit nombre ne suffisent pas à leur donner de la profondeur, ni même à les distinguer vraiment entre eux, d'autant que leur uniforme n'aide pas à leur donner une allure particulière (sauf les deux outsiders du jeu dont la personnalité ressort en fonction de leur panoplie, l'un de psycho-punk, l'autre de Rambo asiatique). Hormis ces deux-là, la plupart apparaissent et disparaissent trop rapidement pour que l'on se soucie plus d'eux que les attaquants que l'on dégomme dans un jeu vidéo.
Si bien que le fil narratif, le dilemme majeur, vient des amitiés et des amours cachées, naissantes, trépassées, qui relient cette classe de Terminale : un ou une seule doit survivre, ce qui veut dire qu'il faut tuer, en plus des condisciples que l'on n'a jamais pu encadrer, ceux à qui l'on tient. Mais cette tension morale se dilue vite dans un entrelacs d'intrigues sentimentales assez mièvres, presque toutes fondées sur "je t'aimais en silence, maintenant que je meurs, je peux te le dire" (les garçons), et "mais pourquoi tu ne m'as jamais rien dit" (les filles). Bref, Hélène et les Garçons s'entre-tuent.
Seul adulte à vraiment diriger le jeu (hormis des militaires encore plus anonymes que les lycéens), le professeur Kitano (joué par Takeshi Kitano) qui réussit à être pitoyable en étant impitoyable, dont l'allure de brute le rend plus stupidement rancunier, avec l'âge mental de ses élèves, que sombre maître d'œuvre d'une vengeance à la comte Zaroff.
Finalement, les meilleures minutes du fil sont celles de l'épilogue, avec ce couple de survivants, toujours délinquants, toujours traqués, mais cette fois dans tout le Japon, qui laisse entrevoir un road-trip amoureux, peut-être vengeur, peut-être pas, Sailor et Lula ou Bonny and Clyde, qui aurait pu faire une suite plus intéressante. Ou mieux qu'une suite : un tout autre film.