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le 5 déc. 2021
SuivreSous la contrainte
Je ne connais vraiment pas grand-chose au cinéma philippin à côté de Brillante Mendoza et Lino Brocka dont c'est le troisième film que je vois après "Insiang" et "Manille : Dans les Griffes des...
C'était sympa.
À l'instar de ses prédécesseurs les plus fameux, le film adopte l'approche quasi-documentaire chère à son réal, et se fait ainsi une énième description de la société philippine d'alors par le truchement du drame intime et familial (avec ses soucis inédits ici – histoire de ne pas trop bégayer : difficulté à avoir un bébé et reniement du beau-père) ; peinture sociale de nouveau couplée au thriller/action comme pouvait l'être deux ans plus tôt son Cain & Abel (mais d'une façon que j'ai trouvée beaucoup plus fluide et mieux dosée ici), mais aussi beaucoup plus frontalement engagée et démonstrative que ne l'étaient Manille, Insiang ou Bona en leur temps :
La charge politique y était déjà évidente dans ces derniers (qui nous montraient sans fard les conditions de vie indignes de tout un prolétariat laborieux), mais le père Brocka met franchement les pieds dans le plat ici, en plaçant son couple (à l'écran) de protagonistes et son intrigue dans une imprimerie manilène dont les péripéties syndicales vont se télescoper avec les emmerdes persos du mari jusqu'au point de non-retour. L'occasion ici pour Brocka d'épingler en prime explicitement le patronat, montré comme retors (le chantage à la signature), hypocrite (le discours de suçage de boules corpo suivi d’une réception… dont sont privés les ouvriers) et même violent (le recours à une milice pour goumer les grévistes) ; mais aussi la police (corr... complice), l’administration (avec cet hôpital privé et son cercle vicieux quant au droit de sortie payant) ou encore les médias (dans son dernier acte).
Autant d’institutions en face desquelles la précarité nue des prolos (dont notre couple phare est un digne représentant), sans droit au chômage ni protection sociale, contraints pour joindre les deux bouts de courber l'échine devant leur patron, céder à leur chantage, enchaîner les heures supp… avant de rentrer le soir dans leur clapier dégueulasse manger la même tambouille que la veille et que le lendemain.
(toute ressemblance avec un pays existant en big 2k26... fortuite... je condamne... etc etc)
Bref, un Brocka sans pincette sur le fond qui, comme je l'évoquais plus haut, amalgame ici son drame social à un thriller spé fusillades, comme il l'avait déjà tenté sur son Cain & Abel, mais avec ici plus de bonheur selon moi, l'enchevêtrement d'évènements y étant plus plausible et la bascule fatidique moins brutale – ladite bascule étant très vite évidente, parce que le film place très tôt ses pions. Et j'ai à ce niveau-là songé à plusieurs reprises devant ce Bayan ko à L'impasse de De Palma (chef d’œuvre s'il en est, lâcher immédiatement mon présent torchon pour aller le mater si pas déjà vu), pour son héros pris dans un engrenage infernal le poussant au crime, mais aussi pour ses quelques éclairs gangsters (les séquences en club de strip-tease en tête). Comme pour Carlito, on sait et on sent que ce Turing (Phillip Salvador, qui se bonifie avec le temps) ne veut pas plonger et rester dans la légalité, mais chaque péripétie le rapproche du point de non-retour… Il est baisé, on le sait comme spectateur bien avant que lui ne le découvre, et on assiste impuissant à sa fuite en avant vers le destin criminel (funeste) que les dieux semblent lui avoir réservé. (A noter quand même qu’il est un peu con et marque le gros CSC de son parcours en cognant sa femme enceinte. Une cascade à ne pas reproduire chez vous !)
Acculé face aux dettes, pris à la gorge par la vie (qui est une chienne, faut l’savoir), tiraillé par des conflits moraux et de loyauté (entre ses collègues cols bleus et son patron, entre son pote d’enfance devenu voyou et sa femme à l’honnêteté chevillée au corps), le piège se referme impitoyablement sur lui : son acharnement à rester intègre ne le sauvera pas, la spirale est telle qu’il ne sortira de la précarité que par le crime.
Bref, un merdier tragique, qui s’inscrit dans la droite lignée de ses aînés Manille/Insiang/Bona dans son approche formelle et son propos social engagé – procédure brockienne habituelle –, mais dans une version frontalement plus militante et révoltée, qui n’a pas été sans me faire penser à du Cayatte dernière époque (notamment sa scène finale, que n'aurait pas reniée le bonhomme).
Bien aimé donc, même si je confesse une légère préférence pour la simplicité et le dénuement de ses premiers titres (arrivés jusqu’à nous).
Créée
le 3 août 2026
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