De temps en temps apparaît l’un de ces petits chefs-d’œuvre qui semblent très simples tout en contenant énormément de choses. Deux personnes se rencontrent dans un train, commencent à parler et décident de passer quelques heures ensemble dans les rues de Vienne. Rien de plus n’est nécessaire. Merci, Linklater. Merci, Julie Delpy. Merci, Ethan Hawke.
Ce qui rend le film extraordinaire, c’est son naturel. Jesse et Céline ne parlent pas comme des personnages chargés de prononcer des phrases parfaites. Ils ressemblent à deux jeunes qui essaient des idées, se contredisent, exagèrent, se protègent et se dévoilent peu à peu. Un sujet en entraîne un autre : l’amour, la mort, la famille, le sexe, la religion, le temps ou la peur de se tromper. Certaines conversations semblent profondes, d’autres presque insignifiantes. C’est exactement ainsi que l’on apprend réellement à connaître quelqu’un.
Je m’identifie beaucoup à Jesse et à sa facilité pour commencer une conversation avec une inconnue avant de partager avec elle quelques heures capables de devenir très importantes. Cela m’est arrivé de nombreuses fois : rencontrer quelqu’un presque par hasard, parler pendant des heures et sentir que cette personne occupe déjà une place dans votre vie, même si vous ne la reverrez peut-être jamais.
Mentalement, pourtant, je me sens plus proche de Céline. Jesse se protège souvent grâce au cynisme et présente l’amour comme une illusion destinée à nous décevoir. Elle n’est pas naïve, mais son regard est plus ouvert et moins défaitiste. Elle croit à la connexion sans avoir besoin de la transformer en promesse éternelle. Elle peut douter et avoir peur sans utiliser ces doutes pour nier ce qu’elle ressent.
Le film comprend parfaitement qu’une connexion intense ne dépend pas du temps accumulé. On peut connaître quelqu’un pendant des années sans jamais le voir réellement, tandis que quelques heures suffisent parfois à un inconnu pour découvrir des zones cachées de notre personnalité. Jesse et Céline savent très peu de choses l’un sur l’autre, mais partagent une sincérité qu’ils ne pourraient peut-être pas s’autoriser dans leur vie habituelle.
Ils désirent également paraître plus intéressants aux yeux de l’autre. Tous deux cherchent à impressionner tout en essayant de le dissimuler. Ils s’observent, se corrigent et se demandent constamment ce que pense l’autre. La scène du magasin de disques, lorsqu’ils écoutent une chanson dans une cabine en évitant de se regarder directement, exprime davantage qu’un grand discours romantique.
Vienne n’est pas simplement un joli décor. La ville leur permet d’exister en dehors de leurs vies. Ils marchent sans but, entrent dans des cafés et des parcs, traversent des rues vides, et pendant cette nuit le temps semble leur appartenir. Ils savent que tout va finir, ce qui donne une intensité particulière à chaque instant.
Richard Linklater réalise sans attirer l’attention sur lui. Il n’a besoin ni de grands rebondissements, ni de conflits artificiels, ni d’une musique indiquant quand il faut s’émouvoir. Il fait confiance aux acteurs, aux paroles, aux silences et aux petits changements qui apparaissent pendant leur promenade.
Ethan Hawke rend Jesse séduisant même lorsqu’il devient arrogant ou trop négatif. Julie Delpy apporte de l’intelligence, de la sensibilité et une façon de l’observer qui fait de Céline bien davantage que la jeune Européenne idéale rencontrée par un Américain en voyage. Leur alchimie est extraordinaire, mais ils existent aussi comme deux personnes complètes avant leur rencontre.
Le plus beau est que le film ne cherche jamais à vendre l’idée d’un amour parfait. Jesse et Céline se connaissent à peine et projettent sur l’autre leurs désirs, leurs peurs et leurs fantasmes. Ce qu’ils partagent peut devenir le début de quelque chose ou rester une nuit exceptionnelle. Cela ne réduit pas sa valeur. Certains moments comptent même s’ils ne durent pas toujours.
La fin est profondément romantique précisément parce qu’elle contient de l’incertitude. Le film n’a pas besoin de garantir que tout finira bien. Il lui suffit de montrer que, pendant quelques heures, deux personnes se sont réellement vues et écoutées.
Before Sunrise parle d’amour, mais aussi de jeunesse, de voyages, d’occasions inattendues et de toutes ces personnes qui traversent brièvement notre vie tout en la changeant plus qu’elles ne le sauront jamais.
Un film apparemment minuscule qui finit par parler de presque tout. Merveilleux, intime et absolument inoubliable.