Bienvenue à Marwen, nouveau film de Robert Zemeckis, est l'histoire vraie mais certainement romancée de Mark Hogancamp. Cet homme a subi une agression très violente qui l'a laissé traumatisé et amnésique, sujet à des crises de panique. Il s'est alors mis à mettre en scène des jouets dans des décors qu'il construisait lui-même et à les photographier pour raconter son histoire de manière détournée. Ainsi est née la ville fictive de Marwen, théâtre des aventures du preux militaire Hogie contre les nazis qui persistent à le persécuter, heureusement aidé par un bataillon de femmes qui le soutiennent.
Le film alterne donc régulièrement entre l'histoire du monde réel et celle fantasmée des poupées de plastique qui vivent ses névroses sous la forme d'aventures rocambolesques. L'emploi des CGI pour faire vivre ces poupées est efficace, leurs particularités de jouets nous rappellent régulièrement leur nature factice et adoucissent certains passages. Je regrette juste le rendu du visage, assez étrange, ainsi qu'une tendance à leur donner une démarche trop vivante alors qu'ils retrouvent bien leur rigidité de plastique en d'autres occasions. En revanche le pastiche enfantin des films de guerre donne le sourire et l'on a bien la sensation de voir Andy faire mumuse avec Woody et Buzz, avec une certaine imagination en prime. J'adore les transitions fluides entre le réel et le monde de Marwen, elles nous rappellent que Robert Zemeckis est excellent pour plonger dans l'action avec vivacité mais sans acrobaties inutiles. Ce parti-pris a aussi l'avantage de permettre à Robert Zemeckis d'apporter un peu de spectacle réconfortant au sein de son drame sur un traumatisé anxieux, permettant au film d'être apprécié même par ceux qui seraient rebutés par une approche exclusivement sentimentale et possiblement lourde.
Robert Zemeckis n'a rien perdu de son talent pour la mise en scène. Sa photo est belle, il sait poser discrètement des plans-séquences invisibles mais prenants, il sait cadrer les menaces en arrière-plan ou faire durer avec justesse une scène d'émotion aussi banale que terriblement triste. Tout le monde connaît la tendance de Zemeckis à raconter toute une histoire ou un passif juste en filmant les divers recoins d'une pièce : ici cette pratique prend un sens inédit puisque son protagoniste est amnésique et qu'il n'en sait pas beaucoup plus que le spectateur sur son passé, se basant donc lui-même sur ce qu'il trouve dans sa maison pour se découvrir.
La réalisation est une chose, l'écriture et le jeu d'acteur en sont une autre. Ici tout concorde à merveille. Steve Carell est au top de sa forme, rivalisant en émotion avec un Tom Hanks. Toute la galerie majoritairement féminine qui l'accompagne est à la hauteur, Leslie Mann et Merritt Wever en tête, sauf l'accent slave excessif de Gwendoline Christie dans le monde réel. Neil Jackson est très en retrait dans son rôle du vilain Kurt, le film le présentant surtout dans l'image que s'en fait Mark plutôt que dans ce qu'il est réellement. Cela permet de lui donner un rôle de méchant sans le caricaturer pour autant, ce qui est finalement bien vu et esquive la persécution du monde réel qui aurait été trop attendue. Le personnage principal (oui je parle d'un film, donc je ne parle pas du vrai Mark Hogancamp) a suffisamment de problèmes avec ses propres névroses pour qu'on n'ait pas besoin de lui rajouter des obstacles en trop.
Ces soucis qui bloquent Mark et le recourbent sur lui-même le rendent très touchant. Le film se permet d'en faire un portrait qui ne le juge jamais sur des points où des puritains feraient preuve de moins d'ouverture. Il y a un décalage net entre Hogancamp et Hogie, son avatar héroïque à la voix virile de Marwen, mais ce n'est jamais utilisé en ressort comique pour appuyer l'impuissance de Mark. Cela traduit son besoin de soutien et l'assurance qu'il voudrait acquérir, sans jamais que la présence de l'un ne dévalorise l'autre. D'ailleurs les différences entre Marwen et le monde de Hogancamp se montrent parfois cruelles, rappelant que certains espoirs se limiteront éternellement au rêve, sans pour autant empêcher le protagoniste d'aller de l'avant. En vérité mon seul problème scénaristique serait qu'une scène clé soit exclusivement représentée par le biais de Marwen, sans que l'on ne voit la prise de conscience directement chez Mark. Cela simplifie un peu trop la chose à mon goût.
Robert Zemeckis est toujours ce réalisateur à suivre. Il ne fait peut-être plus de grosses productions populaires mais son âme est intacte et se cache derrière une réalisation dont la virtuosité se fait la plus discrète possible. L'exact opposé du tape-à-l’œil pour mieux toucher au cœur dans des projets qui paraissent modestes de loin.