Le premier mérite de Big réside dans la clarté de sa fable. Après avoir fait le vœu de « devenir grand », Joshua (Tom Hanks) se réveille malgré lui dans le corps d’un homme de 30 ans, tout en ayant gardé son esprit de gamin. Le film s’attelle ainsi, littéralement, à restituer le point de vue d’un enfant, vierge de toute expérience, sur le monde dans lequel il évolue. Ce faisant, il s’inscrit dans le sillage du cinéma classique : de Capra et Minnelli, le film reprend en effet un type de héros (l’homme simple au cœur d’or, à la Jefferson Smith ou Mr. Deeds), certains lieux (la fête foraine de Some Came Running), le mélange de mélodrame et de merveilleux (It’s a Wonderful Life), mais surtout l’attachement à filmer le monde à hauteur d’enfants.
Ce regard naïf transparaît d’abord lors des scènes où Joshua arrive à New York. La ville est filmée comme un cloaque géant, des rues pleines de tueurs et de prostituées jusqu’à la miteuse chambre d’hôtel où dort le héros, qui pleure à force de subir les bruits du dehors (hurlements, sirènes, coups de feu). Plus tard, Joshua y regardera passivement French Connection, avant d’éteindre son poste de guerre lasse ; gag : les coups de feu qui retentissaient dans le film se poursuivent, désormais pour de vrai, dans la rue. On notera qu’une fois l’argent venu, Joshua troque cette piaule miteuse pour un magnifique loft évoquant les décors des fastueuses screwball comedies des années 40, tout en haut d’un building et loin de la foule déchaînée. Avec ses deux maisons, Joshua télescope donc deux histoires du cinéma : l’une servant de repoussoir (celle de Friedkin, du réalisme social et du cinéma des années 70), l’autre (celle du cinéma hollywoodien de l’âge d’or) élevée au rang d’ultime référent par les auteurs du film, Penny Marshall (à la réalisation) et James L. Brooks (producteur).
Une fois installé dans son appartement, tout laisse à penser que Joshua recrée, à grande échelle, l’univers au sein duquel il vivait avant sa transformation, c’est-à-dire un monde surdimensionné par rapport à sa taille. Un détail attire alors l’attention : celui de la taille démesurée des objets qui l’entourent, qu’il s’agisse de son lit, d’un panier de basket ou d’un immense trampoline. S’ensuit une trajectoire d’acclimatation plus retorse qu’il n’y paraît : plutôt que de se fondre dans le monde des adultes, Joshua redessine les contours des lieux qu’il traverse, en les transformant en immenses terrains de jeu, comme le signale la décoration de son appartement, digne d’un magasin de jouets. Deux scènes, filmées plus attentivement que le reste du film (la marque de Brooks ?), illustrent ce principe : celle, célèbre, de l’immense « piano de sol » et celle du trampoline. À chaque fois, il s’agira pour Joshua d’emmener un adulte (son patron, sa collègue Susan) dans son propre terrain de jeu, réveillant leur âme d’enfant et s’attirant du même coup leur sympathie.
La force du film réside toutefois dans sa capacité à dialectiser ce retour à un point de vue virginal. Séduisant sa collègue grâce à sa candeur de héros capraesque, Joshua découvre grâce à elle l’amour et le sexe, expériences qui le rapprochent paradoxalement du monde adulte qu’il désire et craint en même temps. Cette initiation entraîne également la disparition de ce qui faisait son charme, cette étincelle d’innocence à laquelle le film est dédié et qui lui permettait de réenchanter son environnement professionnel et de susciter l’admiration de ceux qui l’entourent. Le film adopte dès lors une logique mélancolique, consistant à souligner que l’enfance reste une expérience transitoire, impliquant, comme toute existence, une sortie progressive du rêve vers la réalité. Big échappe ainsi au fantasme naïf d’un âge d’or ressuscité en insistant in fine sur les impensés de son récit : d’un côté, le caractère « interdit » de la relation unissant Joshua et Susan, de l’autre, la souffrance infligée par Joshua à sa mère, dont l'échange tardif avec Billy Kopecki, le meilleur ami de Joshua, ouvre une discrète brèche vers le mélodrame. C’est ce versant bouleversant qu'emprunte d'ailleurs la (très belle) dernière scène du film, où Joshua quitte Susan : à mesure que l'amour entre eux s'amenuisent, Joshua rapetisse jusqu’à retrouver sa taille d’enfant, enterrant définitivement l'espoir de voir leur amour survivre au mouvement du temps.