L'œuvre d’Andrea Arnold rend compte d’une volonté de mettre en scène le quotidien. Celui des laissés pour compte, de ceux qui triment malgré tout. La réalisatrice est coutumière du fait, pour un bon shot de réalité dans la gueule, rien de tel que le montage.
Dans Bird, tout est réalité et tout est fiction. Tout est quotidien et poésie.
Tout est tout et rien à la fois
La couche, un matelas à même le sol, dans laquelle dort cette gamine de douze ans : réalité. Un sac de couchage-chrysalide qui la maintient dans un état d’observatrice des papillons, métaphore de son adolescence : poésie.
Les tags qui recouvrent la quasi-totalité des murs : réalité.
Des écrits qui semblent lui parler, prendre vie comme un écho à son existence : poésie.
Rien n'est détail car tout est détail, le détail n’est pas une partie d’un tout, il est la vie.
Visiter les mêmes lieux, jour après jour, grandir dans un environnement surchargé, tout est important justement car le cumul fait sens.
Des tentes dans la rue, l'espoir d'un crapaud à la bave d'or, la rage de ceux qui font justice eux-mêmes, toutes les décisions vont dans un sens : rendre compte fidèlement d'un engrenage, symbole d’une réalité sociale dans laquelle est prise une pré-adolescente en plein bouleversements.
Violence, violence, violence.
Et pourtant, le film ne se résume pas à ça.
Bird questionne avec pertinence la question de l'identité et ses nombreuses facettes. L’identité de genre, la place dans la société ou dans un groupe, l’hérédité et l’importance de la cellule familiale sont autant de maillons d’une chaîne qui retient l’héroïne. Comment se construire ? Suis-je maître de mes actes ? Dois-je assumer les fautes de mes parents ? Comment protéger mes frères et sœurs ? Des questions que se pose Bailey du haut de ses douze ans, et c’est là une des grandes violences du film. Bailey n’a pas le luxe du choix. Elle ne peut pas faire autrement que d’évoluer dans un monde où tout est si routinier.
Je prendrai volontiers à rebours l’argument régulièrement avancé contre le film : c’est en grande partie parce que Bird est réaliste que le lyrisme et le fantastique peuvent surgir de manière aussi naturelle. Plus le quotidien est oppressant, conflictuel et criard, plus l’évasion permise par l’imaginaire est forte… et le retour à la réalité cru et cruel.
Encore une fois, le contexte est plus fort que le concept.
Là est la force d’Andrea Arnold et de son monteur Joe Bini, avec lequel elle a déjà travaillé sur le déjà réussi American Honey : il rythme autant qu’il révèle. Ici, le montage rend compte des enjeux psychologiques et physiques de corps en tension. La réalisatrice met en évidence ce qui n’est pas montré. À en croire ce que le spectateur voit dans Bird, les pouvoirs publics sont absents de la vie des précaires.Tout ce qui ponctue la (sur)vie des protagonistes est lié à leur condition. Dès lors, pas de structures municipales ni de manifestation positive d’un état qui leur viendrait en aide. De fait, encore un détail qui n’en est définitivement pas un : à aucun moment l'école n'est ne serait-ce qu'abordée ! La rupture est totale. Ce monde n’est pourtant pas un ailleurs puisque les preuves de son ancrage réaliste fusent : références culturelles, langages, lieux, attitudes et préoccupations des personnages n’en sont que des exemples. Le montage crée du sens, donne à comprendre ou trouble les repères : dans tous les cas, il est partie centrale de la démarche d’Arnold.
Dans la même idée, l’opération elliptique est également riche puisqu’elle met en lumière des changements tout en ne gardant que ce qui doit être gardé. Le temps est ainsi traité avec un soin au moins aussi important que celui alloué à l’espace. Ainsi, pas de repas, pas de moment en famille qui soudent les êtres en eux, seulement des lieux, des corps et des destins qui se croisent et y entrent en collision.
Et au milieu de tout ce vacarme des vies en mouvement, Bird.
Bird trouble la structure du film. La caméra se pose, s’oppose au tumulte de ce qui a précédé, la nature l’entoure et tranche avec les murs qui enferment Bailey. Bird est une respiration, un autre qui remet Bailey en question par sa simple existence. Il trouble les genres par son physique, intrigue par son comportement calme et ses motivations qui semblent aller vers un ailleurs. C’est ça. Bird est un ailleurs. Dans un quotidien si ancré dans le statisme paradoxal d’une Bailey qui tourne en rond, il est ce drôle d’oiseau qui, soudain, nous rappelle qu’il existe autre chose.
Toutes les actions de Bird, toutes ses interactions avec Bailey sont alors vues par le prisme de la liberté. Une liberté d’agir, parler, rêver et pourquoi pas, partir ?
Bird, le personnage, n’est pas qu’un contrepoint, il est l’incarnation des aspirations d’une enfant qui grandit.
Bird, le film, réussit à allier la puissance du réalisme et du lyrisme pour faire ressortir ce qu’il y a de plus fort dans les deux : l’humain.