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le 8 janv. 2025
SuivreIs it too real for ya ?
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Ciné-Sophia s'est donné pour mission de confronter les esprits les plus brillants de l’histoire humaine à des objets filmiques non identifiés. Aujourd’hui, nous jetons Immanuel Kant et Friedrich Nietzsche dans une banlieue grise du Kent, en plein milieu du dernier opus d'Andrea Arnold, Bird.
Le pitch aurait fait faire un AVC à Karl Marx : Bailey, douze ans, vit dans un squat avec son père Bug (incarné par un Barry Keoghan recouvert de tatouages d'insectes, ce qui est d'une subtilité conceptuelle d'une rare violence). Bug a un grand projet d'existence, une véritable téléologie de la survie : devenir riche en récoltant la bave hallucinogène d'un crapaud en lui chantant du Coldplay. On est assez loin de l'Éthique à Nicomaque, mais ne jugeons pas trop vite la quête du bonheur.
C'est ici qu'intervient le premier concept qui aurait fait s'étouffer Immanuel Kant avec sa choucroute : le Sublime face au déterminisme social. Pour le philosophe de Königsberg, le Sublime naît de la grandeur absolue de la nature qui dépasse nos sens. Chez Andrea Arnold, le sublime se niche plutôt dans les vidéos de papillons capturées sur un iPhone à l'écran brisé par Bailey. C'est une esthétique du caniveau magnifié où la misère n'est plus un fait économique, mais une catégorie esthétique. Kant affirmait que le beau est ce qui plaît universellement sans concept ; Arnold postule que le beau est ce qui survit universellement avec un filtre handheld de 35mm.
Mais le film bascule véritablement dans le grand n'importe quoi métaphysique — ou le génie, selon votre taux d'alcoolémie à l'entrée de la salle — lorsque surgit "Bird" (Franz Rogowski), un type bizarre en jupe qui squatte les toits et cherche ses parents.
Ici s'affrontent deux grilles de lecture :
Bird n'est pas un homme, c'est le Surhomme (Übermensch) de Friedrich Nietzsche. Il s'est extrait de la lourdeur de la condition humaine et de la pesanteur de la grisaille britannique. Littéralement. Il survole la misère. Quand Bailey est battue par la vie et le petit ami violent de sa mère, Bird déploie une forme de transcendance magique. Arnold nous offre une illustration littérale de la volonté de puissance : pour échapper à la fatalité sociale, il ne faut pas faire la révolution, il faut juste muter en vertébré tétrapode ailé. Le matérialisme historique en prend un coup, mais c'est poétique.
Si l'on reste les pieds sur terre, Bird est l'incarnation absolue de la Mauvaise Foi sartrienne poussée à son paroxysme de conte de fées. Face à l'absurdité d'un père qui préfère son batracien à sa progéniture, l'esprit humain (ici celui de Bailey) sécrète un mécanisme de défense. Bird n'est-il qu'une hallucination, un délire de l'imagination pour supporter l'existence ? Jean-Paul Sartre nous dirait que s'inventer un ange gardien germano-mystique pour fuir la réalité d'un squat du Kent, c'est refuser sa liberté radicale de changer les choses. Mais avouons qu'un oiseau géant protecteur, c'est quand même plus vendeur qu'un traité sur l'existentialisme.
Bird est une expérience de pensée fascinante qui prouve qu'entre le naturalisme social le plus crasseux et Walt Disney, il n'y a parfois qu'un battement d'ailes. Andrea Arnold résout la lutte des classes par le réalisme magique : si tu as faim et que le monde est violent, n'attends pas les allocations, apprends à voler.
Une œuvre d'une sincérité désarmante, à la lisière du sublime et du délicieusement ridicule.
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Créée
le 5 juil. 2026
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