Le premier long métrage est très souvent une œuvre à forte valeur autobiographique : l’artiste n’a pour l’heure que le terreau de sa propre existence à exploiter, dans un sentiment d’urgence cathartique nécessaire avant d’aller explorer de nouvelles contrées. C’est exactement le cas de Sophy Romvari qui avec Blue Heron revient sur son enfance dans les années 90, dans une famille d’origine hongroise expatriée au Canada. Une chronique à la nostalgie feutrée, qui traque dans un premier temps le temps suspendu des vacances estivales vécues par le prisme d’une enfant au milieu d’une fratrie animée. Par touches successives, un paysage intime se dessine, dans lequel la parole (travaillée par l’accent hongrois et le recours à la langue maternelle dans quelques échanges parentaux) est assignée à l’arrière-plan : la jeune Sasha, de tous ses yeux, regarde. La future cinéaste, sous l’influence d’un père qui filme et photographie la famille, observe, trouve dans les temps morts les ferments d’un imaginaire, et, surtout, développe une acuité qui la rend sensible aux non-dits.
Car ce récit voyeuriste à hauteur d’enfant est relève surtout de la reconquête, voire la contre-enquête sur en drame familial : celui d’un frère ainé différent, dont on ne nommera jamais clairement le symptôme, mais qui s’isole, se cabre, s’oppose, détraque la mécanique du groupe. Sasha, par les fenêtres, l’entrebâillement des portes, écoute, observe et prend comme elle le peut les fragments d’une crise qui semble dénuée de solutions. Ce frère à la parole d’une rareté extrême, dont la principale réplique probablement fantasmée (“Je pense qu’il y a beaucoup de choses dont tu ne te souviens pas”) résume le cœur du film.
La cohabitation avec le présent, 20 ans plus tard, prolonge cette école du regard et de l’écoute, par les enregistrements audiovisuels des témoins, et le travail d’une mémoire qui, par le temps parcouru, pourrait être à même de comprendre ce qui avait été simplement observé à l’époque. On pense bien évidemment au film de Charlotte Wells Aftersun dans cette douleur rétrospective, mais également au travail de Carla Simón, particulièrement dans la porosité croissante entre les périodes, jusqu’à une immersion transgressive qui n’est pas sans évoquer l’épilogue du récent Romería. Loin de vanter les mérites surnaturels de la fiction ou d’une reconstruction par l’art, le film affronte l’impuissance, de l’échec, du deuil et de la culpabilité pour honorer la mémoire d’un être opaque et, par là-même, lui donner la possibilité de partir plus paisiblement.