Il suffit d'une oreille coupée retrouvée sur un terrain vague pour lancer l'enquête. Pas celle de la police, non. Plutôt celle de deux jeunes avides de mystère, d'énigmes, de sensations. Jusqu'ici engoncés dans leur vie de banlieue proprette de clichés vivaces, entre aspect ultra rétro et un certain humour décalé, indéfinissable, qui arrive comme par surprise au coin d'un plan. Le réalisateur fige aussi son décor, à l'image de personnages en arrière plan, parfois immobiles, semblant pourtant balader leur animal de compagnie. L'étrange contamine peu à peu l'univers dépeint. Un néologisme avait même déjà été inventé pour l'occasion : Lynchien.


Jusqu'à plonger dans un monde plus noir, plus glauque, à l'occasion d'une effraction qui voulait satisfaire la curiosité. Jusqu'ici acteur de ses juvéniles investigations, Jeffrey devient témoin. Son oeil n'en perd pas une miette. Comme le spectateur qui, malgré lui, est mis en position de voyeur, de voleur de l'intimité. Il sera entraîné dans une scène dérangeante de déviances entre inceste et sadomasochisme, posant là un salaud dérangé, totalement psychopathe, un bourreau étrange... Jusqu'à ce qu'il sorte un masque à oxygène. Dennis Hopper joue la folie de son personnage comme il en incarne le pathétique : avec force et avec art.


Le piège se referme peu à peu sur Jeffrey, aspiré dans une sorte de poème sordide, une ôde à la folie douce et à l'atmosphère étrange, une spirale d'événements sur lesquels il n'aura plus aucune emprise. A peu près tous les codes du film noir sont passés en revue. Mais pour sûr, que le goût de l'ombre est délicieux, irrésistiblement attiré par les sensations fortes, par ce qui se dégage de celle qu'il a espionnée, à la fois femme fatale et victime, fragile, désirable, tragique. Isabella Rossellini crève l'écran, exacte contraire, dans cette ville figée sortie d'une série télé des années 60, d'une Laura Dern, blonde ravissante, solaire et un brin rêveuse.


La réunion de ces deux jeunes filles, dans ce qui sonne comme un prélude à l'acte final, résonne autant comme la confrontation des deux mondes dessinés par David Lynch que comme un passage obligé de l'histoire d'amour qui les lie, et dont le réalisateur ne nie jamais l'aspect un peu naïf. Il s'en sert au contraire comme moyen de refermer de manière symétrique son livre de contes ayant pour sujet l'Americana. Ainsi, après avoir reproduit sa scène de placard à la quasi identique, Lynch replonge son spectateur dans sa banlieue coquette, ou l'harmonie familiale et l'amour ont choisi de faire leur nid. Cependant, ce qui se voudrait comme une fin idyllique semble comme parasité. Comme s'il sonnait intimement faux. La faute un simple oiseau. Un rouge-gorge, celui des rêves de Laura Dern. Sauf qu'un oiseau n'a jamais été aussi faux, aussi artificiel à l'écran que celui-ci. Comme si le spectateur n'avait pas compris, déjà, que le coin du voile bleu qui a été levé deux heures durant l'était sur l'envers du décor des rêves de bonheur illusoire et d'amour sucré de la blonde Sandy.


Et alors qu'on voit l'oiseau tenir dans son bec un cafard, on se rappelle des mots d'Isabella, qui affirmait dans sa faiblesse et dans sa folie que Kyle lui avait donné sa maladie. Mais il semble qu'à l'inverse, ce soit cette femme fatale qui a pu refiler à son amant secret le mal qui se développait en elle. En forme d'attraction de l'ombre, du noir sordide. Une histoire de contamination. Encore...


Behind_the_Mask, qui n'a pas peur de se faire lyncher.

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le 24 janv. 2017

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