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Beau à cré(v)er
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le 18 nov. 2022
Pur divertissement, le film séduit par le retour au gangster parodique des années 2000 et par l’audace de son approche inhabituelle du genre. Mais il finit par décevoir, incapable de concrétiser pleinement ses bonnes intentions.
Boss a fait sa Première mondiale lors du récent Festival international du film de Busan. Il est sorti en salles en Corée le 03 octobre et s'est rapidement imposé comme le grand vainqueur du weekend de Chuseok généralement favorable aux sorties nationales, en battant à pleine couture le film d’animation très mignon Your Letter (Kim Yong-hwan, 2024) — qui, lui, a raté son démarrage avec moins de 100 000 entrées en première semaine.
La sortie a créé le buzz grâce à son casting cinq étoiles, mené notamment par Jo Woo-jin (Harbin, The Match, Mantis), Hwang Woo-seul-hye (Hitman 1 & 2), Jung Kyung-ho (Men of Plastic, Manhole), Park Ji-hwan (la franchise des Roundup, Bogota: City of the Lost, Handsome Guys), Lee Kyu-hyung (Handsome Guys, Noryang : Deadly Sea) et (dans un caméo) Lee Sung-min (Aucun Autre Choix, Handsome Guys, The Moon).
À la réalisation du film, on retrouve Ra Hee-chan, en qui j’avais placé de réels espoirs : il fut autrefois l’assistant personnel de Jang Jin (Guns and Talks, La Ligne sacrée, Man on High Heels) avant de signer une première comédie d’action tout à fait honorable, Going by the Book (2007). En revanche, Mr. Idol (2011), vague satire du milieu de la K-pop, s’était révélée une franche déception — son échec à la sortie l’avait d’ailleurs relégué aux marges de l’industrie, alors déjà en crise.
Pour son retour à la réalisation, Ra Hee-chan renoue donc avec ses premières amours en signant une nouvelle comédie d’action inscrite dans le sous-genre des films de gangsters parodiques, très en vogue dans les années 2000. Le pitch est relativement simple : à la fin des années 1990, le gang Sikgupa (littéralement « le clan familial ») parvient, à force de coups bas, de boules et de poing, à prendre le contrôle d’une petite ville. Des années plus tard vient le moment de désigner le successeur du chef.
C’est là que Ra Hee-chan déjoue les attentes et les codes habituels : loin du traditionnel actioner testostéroné, les trois prétendants vont, au contraire, tout faire pour se débarrasser de cette lourde responsabilité :entre lassitude, vie rangée ou nouvelles passions — cuisine, danse, ambitions domestiques — leur affrontement bascule en un jeu de dupes, fait de joutes verbales, de fausses excuses et de pièges destinés à pousser l’autre à devenir « patron » malgré lui.
La séquence d’ouverture, spectaculaire, donne immédiatement le ton : une sorte de long clip de baston cartoonesque entre voyous, sur une bande musicale décalée, qui installe clairement la dimension comique. Mais l’action attendue, elle, se fait quasiment absente par la suite. Si le premier tiers séduit encore — grâce au cabotinage assumé d’un casting parfaitement saisi par une mise en scène fraîche, inventive, qui rappelle l’âge d’or du renouveau coréen lorsque tout semblait possible dans l’industrie — le film s’essouffle vite, ne suscitant plus qu’un ennui poli. La faute, aussi, à un humour très typiquement coréen, saturé de jeux de mots, qui se heurte inévitablement aux limites de toute traduction dans d’autres langues.
Le succès local du film se comprend aisément : dans une industrie actuellement en berne, le public n’attend que le bon produit pour retourner en salles. La formule « comédie + action + drame + émotions » reste l’une des plus rentables du box-office coréen — en témoignent, entre autres, les succès répétés de la trilogie Two Cops (1993-98), de The Thieves (2012), de Veteran (2015), de la franchise Round-Up (2017-2024) ou encore de Korean Fried Chicken (2019), toujours à ce jour le second plus grand succès de l'histoire du cinéma coréen. Le petit twist — faire de tout pour ne pas devenir le boss — intrigue et amuse le public coréen. Quant au casting cinq étoiles, il garantit une couverture médiatique massive.
Autre ingéniosité, sans doute non préméditée au moment du tournage : le film joue sur une forme d’« intemporalité ». Après un début situé à la fin des années 1990, il bascule vers un vague « plusieurs années plus tard ». On devine que l’action se déroule à peu près à l’époque actuelle, mais aucune date n’est jamais précisée.
Ce flou temporel, qui pourrait sembler anodin à nos yeux occidentaux, compte énormément pour le jeune public coréen, particulièrement attentif à ces détails. Il explique même, en partie, l’échec de certains gros titres pourtant très attendus ces derniers temps.
Comme je l’ai déjà écrit ailleurs, l’industrie cinématographique coréenne traverse une crise profonde et rechigne désormais à investir. La fermeture des salles a créé un embouteillage dans la distribution : au moment de la reprise en 2022, il restait encore de nombreux films tournés en 2020 et 2021 à sortir.
La Corée a, dans un premier temps, continué de produire des films, mais la succession d’échecs a rapidement freiné les tournages. Aujourd’hui encore, on comble les plannings avec des longs-métrages réalisés en 2022 ou 2023, qui ne sortent parfois que maintenant — comme Boss, achevé dès la fin de l’année 2023.
Le problème, c’est que la majorité du public est composée de jeunes de 16 à 25 ans, immergés dans un ultra-capitalisme où les modes évoluent plus vite que les mœurs. « Brandnew, you’re retro », chantait déjà Tricky dans sa chanson éponyme… en 1995.
Ainsi, aussi étonnant que cela puisse paraître pour nous, Occidentaux, plusieurs films très attendus ont échoué simplement parce que leurs vêtements, maquillages, appareils électroniques ou même modèles de voitures — datant de deux ou trois ans seulement — étaient perçus comme dépassés, donc « ringards » à l’écran.
L’aspect plus « intemporel » de Boss joue donc en sa faveur : il le rend bien plus acceptable, voire attractif, auprès d’une jeune génération particulièrement sensible à ces marqueurs de modernité.
Quoi qu’il en soit, si Boss demeure un divertissement tout à fait plaisant, je doute qu’il connaisse à l’étranger la même fortune qu’en Corée, et même de son potentiel succès en festival. Son humour, trop typiquement coréen, et son évident manque d’action risquent de le pénaliser. Dommage, car le ton et l’intention étaient là — mais peut-être pas le talent nécessaire pour hisser ce matériau au rang de futur classique.
Créée
le 16 oct. 2025
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