"Bovines" est le film le plus audacieux que j'ai pu voir jusqu'ici, par sa radicalité. En effet, on a affaire à un documentaire d'une heure dont le parti pris est de filmer des vaches dans leur quotidien de vaches, sans commentaires ni musiques. On se retrouve plongé dans un champ parmi un troupeau, et on observe ces animaux déambuler, meugler, manger, mettre bas, secouer une branche d'arbre avec la langue pour en faire tomber les fruits.


Il n'y a quasiment pas d'humains dans le film, ou alors ils paraissent lointains, or du monde du spectateur, presque systématiquement hors champ. Ils parlent mais on ne comprend pas vraiment ce qu'ils disent. Le film réussit son objectif de nous faire sentir vache de ce point de vue. On est littéralement de leur côté. C'est donc un film qui sans rien dire se revendique indéniablement antispéciste. Cette identification peut être douloureuse, comme lorsque les humains interviennent brutalement, perturbant avec leurs camions bruyants le calme du troupeau. Ils enlèvent un veau. On ne sait pas où ils comptent l'emmener, mais on ne peut être que touché par la réaction des autres vaches, qui meuglent de toutes leurs forces, et suivent le camion du ravisseur comme un corbillard.


Outre les quelques moments d'émotion, il ne se passe donc pas grand chose, si ce n'est les petits riens qui constituent la vie du troupeau au jour le jour. Être spectateur de cela, c'est accepter une invitation à la méditation, à la contemplation. Contemplation des animaux d'abord, de leur forme, de leur regard, de leur comportement, de leurs interactions, de leur physionomie (c'est la première fois que je regarde des vaches pendant une heure sans rien faire d'autre). Contemplation des paysages aussi, de la campagne française, de la montée de l'aurore, de la rosée du matin, du brouillard froid, du soleil zénithal, de la pluie battante, de l'orage et de la tombée de la nuit. Le temps réel est privilégié pour les prises de vue, le film se caractérise par sa lenteur.


Puis ce n'est pas qu'un film sur les vaches, c'est aussi un film sur le cinéma. D'abord parce que les images sont magnifiques, le traitement de la lumière est formidable, l'attention portée aux sons est impressionnante. Et le fait que le film prenne son temps, je trouve que ça incite le spectateur à s'intéresser à l'objet-film en soi et à des détails qu'il n'aurait pas remarqué autrement. J'ai apprécié les changements réguliers d'échelles visuelles et sonores (par exemple on filme une vache brouter en très gros plan, ça bouge partout et ça fait beaucoup de bruit, puis d'un coup on la filme de loin, toute seule dans son champ, en silence).


Ce genre d'œuvre invite à la fois à la concentration et au laisser-aller, et surtout guide le spectateur pour le mener au constat que la beauté est en chaque chose pourvu qu'on s'y attarde un peu.



Amarogg
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le 29 déc. 2025

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Amarogg

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