Les dernières répliques du film, celles qui vous trottent dans la tête après l'avoir vu, celles qui vous laissent tout étourdi quelques heures durant, c'est l'une d'elles qui donne son titre à ma critique. Je commence par la fin donc, non pas parce que cette scène pourrait résumer l'intégralité du film, mais c'est qu'il s'agit plutôt d'une épiphanie pour le spectateur, au sens joycien du terme : tout à coup, on saisit le sens profond du film, son intérêt majeur, ce qui soutient un projet hors-normes à l'allure plutôt triviale. Boyhood est un film fait d'une succession d'instants, de maintenants ordinaires saisis au vol, comme si l'on se tenait toujours dans le présent, et c'est une véritable prouesse que de ne jamais déborder sur le passé ou le futur.

Richard Linklater, que l'on connaît surtout pour sa trilogie passionnante sur le couple formé par Julie Delpy et Ethan Hawke, Before Sunrise / Before Sunset / Before Midnight, voit dans ce nouveau film, encore plus grand.
En 2002 commence le tournage de Boyhood dans la ville d'Austin d'où le réalisateur est originaire... Et il durera douze ans. Au départ, Linklater avait dans l'idée de raconter l'histoire d'une relation parent-enfant sur une longue durée, mais cela ne pouvait satisfaire les aspirations démesurées du cinéaste, si bien que le projet devient encore plus ambitieux : une chronique sur une famille américaine de la classe moyenne, avec pour personnage principal, un jeune garçon, Mason (Ellar Coltrane). Une fois que l'on a dit cela, on a rien dit de Boyhood en réalité.
Mason c'est ce beau petit, dans les premières scènes, aux cheveux blonds, allongé sur le gazon, le regard tourné vers le ciel. Deux heures et quarante-trois minutes plus tard, le voici, élancé, manifestement ultra sensible. Le ton est donné.

Nous suivrons donc Mason, sa soeur Samantha et leurs parents au fil des années, au gré des déménagements nombreux, des allées et venues de beau-pères peu recommandables, de premières fois (première soirée arrosée avec des amis, première oeillade lancées à des jeunes filles, première altercation dans les toilettes du collège) mais tout cela sans s'attarder, puisque seul le mouvement général compte réellement, celui qui fait grandir les enfants, vieillir les aînés. Et puis, en toile de fond, il y a les Etats-Unis qui connaissent de grands bouleversements : le 11 septembre, l'élection d'Obama. Tout cela a, bien entendu, un retentissement sur les vies singulières. L'histoire de Mason et de sa famille est très contextualisée dans une Amérique démocratique, au XXIème siècle, c'est donc le modèle type d'une famille occidentale de la classe moyenne. Plus encore, quelques grandes questions américaines sont évoquées, mais le trait n'est jamais forcé, c'est un film sans jugement de valeur : on nous parle du rapport aux armes, de la religion, du serment du drapeau prononcé à l'école. Cependant, jamais on ne quitte le regard singulier d'une famille, choisie à dessein, pour poser ces questions fondamentales. Pas de grands discours moralisateurs, pas d'américanocentrisme chez le réalisateur originaire du Texas.

Jamais auparavant, on a pu vivre une telle expérience, en tant que spectateur, devant un film tel que celui-ci. Boyhood frappe par son ascétisme, son dépouillement, sa nudité quant au récit qui se déroule sous nos yeux ébahis. On est bien loin des péripéties abracadabrantesques, de film exclusivement centré sur l'adolescence avec ses grandes étapes, puisqu'on n'assiste pas aux tournants de la vie de Mason... Dans La Vie d'Adèle, Kechiche nous parle de la vie grouillante, qui palpite, qui explose sous diverses formes, qui s'exprime de manière exubérante à travers le corps. Chez Linklater, il y a presque un éloge de la banalité, c'est la vie la plus crue, on croule sous les factures, on fait des trajets en voiture, on ne fait pas ses devoirs, etc. Les personnages sont à peine esquissés. Sous certains aspects, Boyhood ressemble à un téléfilm, ou une série télévisée, et c'est ce qui fait sa particularité. En tant que spectateur, il ne nous reste plus qu'à accueillir la scène (celle-ci est toujours brève), à osciller entre sentiment de proximité, de ressemblance par rapport aux situations et aux personnages et distance du fait de la contextualisation précise de certaines scènes. Dans Boyhood, la vie n'est pas comme un film, mais le film, lui, est comme la vie. Ainsi, Linklater tombe toujours juste. La position du spectateur c'est aussi celle que Mason et son amie, Sheena, adoptent lorsqu'ils grignotent des frites dans un diner bondé à une heure tardive, ils se plaisent à regarder les clients autour d'eux, en se demandant simplement « Qui sont ces gens ? ».

Si Boyhood est si déconcertant, c'est aussi parce que l'émotion du spectateur est toujours retenue, contenue. Encore une fois, il n'y a pas d'extrêmes dans ce portrait de famille, pas de montagnes russes émotionnelles, le récit est fluide, les transitions entre les années habilement amenées, les ellipses subtiles : Mason monte l'escalier pour rejoindre sa chambre après une soirée arrosée, lorsqu'il le descend, le lendemain matin, il est âgé de deux ans de plus. D'autre part, Linklater ne revendique pas corps et âme son projet, le film est empreint d'une profonde humilité. On ne peut qu'apprécier la tiédeur salutaire d'un ensemble harmonieux, équilibré, qui pour autant, ne tombe pas dans la facilité et n'ennuie jamais. Aucun personnage ne crève l'écran, ne prend à proprement parler, le dessus sur les autres, bien que Mason concentre l'attention du spectateur. Enfin, on peut être frappé par l'économie des dialogues parce qu'on se tait aussi dans Boyhood, et c'est surtout vrai pour Mason, qui adolescent, se caractérise par une forme de mutisme. Les dialogues sont souvent drôles, ou souvent porteurs d'une réflexion intéressante. Par exemple, la tirade de la mère de Mason au moment où celui-ci s'apprête à quitter le nid familial : elle évoque les « milestones » de la vie, ces sortes de grandes étapes qui jalonnent la vie de chacun, alors même qu'elle espérait qu'il y avait autre chose que cela, autre chose que ce chemin tracé d'avance (naissance, enfance, adolescence, diplôme, université, mariage, divorce, mort...).

La dernière scène, baignée dans une lumière rosée, au cours de laquelle Mason discute avec une jeune femme dont il vient de faire la connaissance, est un moment de grâce, comme il y en tant dans ce film. Le toujours maintenant prôné par la jeune femme est aussi celui dont nous parle Linklater avec tant de douceur et d'intelligence.
Marthe_S
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le 3 août 2014

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Marthe_S

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