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Bertrand Blier aurait, paraît-il, assez rapidement écrit le scénario de Buffet Froid en partant de l'un de ses rêves récurrents qu'il prête ici à son personnage principal qu'incarne Gérard Depardieu...

J'extrapole certainement, mais ça m'étonnerait à peine qu'il ait pris ce rêve pour point de départ et qu'il ait ensuite fait avancer son histoire en faisant réagir le plus souvent possible ses protagonistes à l'exact opposé de quelqu'un de normal. Et hop le tour était joué. Parce que ce film n'a rien de normal. Absurde, décalé, cynique, féroce, mais avant tout surréaliste, les bases "inversives" de son humour noir plairont beaucoup, ou pas du tout. Le tout étant d'aimer se faire à chaque fois surprendre malgré la connaissance du procédé. Car bien malin celui qui devinera la scène suivante.

Mais concrètement, ça donne quoi ? Concrètement, ça donne une ouverture sensationnelle (comme souvent chez Blier) où autour d'inoccupées rangées de sièges rouges du métro parisien, un chômeur perdu dans ses cauchemars (Depardieu) colle aux basques d'un comptable qui n'a pas trop envie de lui causer. Le premier avoue au second avoir peur de faire une petite bêtise avec son couteau à cran d'arrêt, qui disparaîtra comme par magie, mais qu'il retrouvera quelques mètres plus loin planté dans le ventre de ce dernier. Le comptable a le fatalisme heureux, quand l'autre se demande encore si c'est son propre bras ou non qui l'a planté. Des débuts étranges mais encore à peu près cohérents, ce qui ne durera pas bien longtemps.

Ce qui durera en revanche, c'est le niveau jubilatoire des dialogues. Noirs de chez noirs, c'est du grand art. Et, sans raconter la suite, nous retrouverons notre amnésique déambulant à travers une banlieue vide jusqu'à sa "non moins vide" tour HLM nouvelle génération. Une "cité sans âme" où pour le moment lui seul crèche avec sa femme, peu impressionnée par son histoire. La solitude des êtres, chômeurs ou travailleurs, à la ville comme à la campagne, semblera par la suite être la raison de leur folie, de leur envie d'en finir, et donc de leurs agissements dépourvus de tout sentiment - ce qui n'explique pas pour autant l'illogique. C'est ma modeste et partielle analyse en tout cas. Celle de la dénonciation de la société individualiste et abrutissante d'un bien mauvais rêve...

Présentation rapide des autres personnages : un nouveau voisin (Bernard Blier - dirigé par son propre fils), inspecteur de police veuf, musicophobe, et qui n'a pas envie de parler de son taf au point de peut-être vouloir radicalement se changer les idées (?) ; un assassin compulsif (Jean Carmet) - de femmes uniquement - et poltron au point d'avoir peur de son ombre ; un témoin suicidaire et sa femme fatale (qui dans un accès de folie criera des prénoms au hasard pour mieux nous rappeler que l'on ne connaît encore aucun des leurs...) ; un troupeau de flics et un troupeau de bourges mélomanes (pour contraster l'individu et la masse sans rien entre les deux ?) ; un médecin et un violoniste mal tombés ; une nature humide et ses oiseaux (dialogues à pisser de rire dans leurs chaises longues) ; un Johnny Wessmüller à moustaches (JEAN BENGUIGUI^^) ; et enfin la belle dépressive (Carole Bouquet) concluant ce casting aussi génial qu'hétéroclite et ce film aux rames d'une barque aussi rouge que le rouge carmin des sièges du métro d'ouverture. Le décadent Buffet Froid s'offrant même le luxe d'une fin cohérente - et pas seulement sur ce point ! ;)

De l'ombre des cités à la lumière des campagnes, errent ainsi d'insensés quidams au naturel déconcertant, tels des sociopathes sanguinaires tentant de se sortir des griffes de leurs fréquentations, et fatalement prêts à se planter des couteaux dans le dos à la première occasion. Un chacun pour soi de la lâcheté funeste, orchestré par un génie des dialogues et de la mise en scène. Unique.

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