La frénésie créatrice qui voit collaborer Emma Stone et Yórgos Lánthimos a généré trois films en trois ans : un délire fantastique, une satire à sketches et ce Bugonia, probablement son film le plus modeste. Parce qu’il est un remake, qu’il est plus court, et se concentre sur un huis clos élémentaire qui lorgne avec le théâtre filmé. Le film aurait pu, en un sens, être un segment de Kinds of Kindness, avec lequel il partage certaines obsessions pour les dérives contemporaines, et surtout le même duo de comédiens, puisque Stone partage l’affiche avec le non moins intense Jesse Plemons, toujours partant pour les expériences insolites.
Bugonia est une sorte de conte philosophique post-moderne, dont la réflexion principale tourne autour de la post-vérité. Dans cette affaire de kidnapping d’une PDG orchestrée par deux paumés gavés aux théories conspirationnistes, le face à face trouve tout son sens dans la nature même des échanges entre les deux camps. Le montage alterné initial matérialise la fracture sociale entre deux mondes, celui des laissés pour compte investis d’une quête, qui ne démériteraient pas dans les films de frères Coen, opposé à l’esprit vainqueur d’une boss habituée aux éléments de langage visant à lisser la nature profondément carnassière de son entreprenariat. Lánthimos met en regard de son regard plus coutumier sur la ville rutilante, le grand angle et les travellings suivant le déplacement de ses personnages, un naturalisme un peu plus singulier, sur la maison décatie et la cave qui concentrera la majorité des échanges.
Car le cœur du récit consiste à opposer deux délires inconciliables : la conviction profonde des ravisseurs d’avoir accès à une vérité cachée, et les talents de communicante d’une capitaliste rodée à l’exercice de l’enfumage.
Cette impossibilité de se mettre au diapason se retrouve dans la tonalité fluctuante du récit, qui joue volontiers des ruptures : par les flash-backs en noir et blanc qui semblent convoquer le lyrisme noir de Tarkovski, les embardées d’une musique symphonique tonitruante, l’irruption de l’ultra violence ou la distance satirique. Un regard en surplomb, d’entomologiste, qui contemple ces individus comme il le ferait de la colonie d’abeilles, sans pour autant se départir d’une certaine tendresse lorsqu’il s’agit de sonder le désespoir à l’origine de leur mobile, particulièrement dans le portrait de Don, le taiseux mélancolique en quête de sens et, surtout, de nouveaux horizons salvateurs.
Cette impuissance du langage à déterminer la vérité est le véritable sujet de cette fable d’une noirceur sans retour, où la partition changeante de la victime consiste à garder le contrôle en jouant progressivement la mélodie attendue par ses interlocuteurs. Qui connaît Lánthimos sait pertinemment que tous les développements sont possibles, ce qui n’est pas sans ajouter de la saveur à l’ouverture continue des options quant au dénouement, notamment lors de la sortie finale dans l’entreprise qui vire à la farce macabre. Mais la question du « suspense » reste en réalité cosmétique, car l’essentiel ne réside pas dans la possibilité d’un retournement de situation. Quelle que soit l’issue et la « vérité » qu’elle révèle, la raison ne sera donnée à aucun des partis : comme en témoigne le diaporama final, dans cette fuite en avant d’un monde qui court cyniquement et en toute connaissance de cause à sa perte, c’est bien l’humanité qui est la grande perdante.