Mouaif...
Bon...
Erf...
Voilà quoi...
Alors d'accord, ce n'est clairement pas moi qui vais cracher sur un film qui a au moins ce mérite d'afficher une plastique travaillée et une intrigue dont il est difficile (au départ) de savoir où elle va aller.
De même, c'est tout autant à son crédit que d'avoir été capable de bâtir une opposition entre deux personnages pour lesquels les rapports victime / bourreau sont rendus confus. Il n'y a pas celle qui doit être sauvée contre celui qui mérite de périr ; pas de blanche colombe contre le Mal incarné. Ça génère un malaise certain ; malaise qui est loin d'être totalement stérile, j'en conviens...
Néanmoins, il y a à côté de tout ça, un constat général que je ne peux pas occulter. Et le premier, c'est que je me suis quand même bien fait chier face à ce film.
C'est que, d'une part, construire tout un film autour d'un rapt reste une figure classique, connue et dont on arrive vite au bout. Il en est de même pour ce qui est des deux principaux protagonistes de cette affaire : certes, ils sont bien campés, mais ils peinent à sortir des représentations d'usage qu'on est en droit de se faire de ce genre d'archétypes.
En ressort par conséquent un cabotinage qui s'étale en longueur et qui peine à sortir de son rail. Car quand bien même certaines scènes sauront produire un décalage bienvenu...
(En l'occurrence les deux scènes de torture, d'abord celle de Teddy sur Michelle à grands coups de chocs électriques, puis celle de Michelle sur Teddy à base de manipulation et d'antigel.)
...que malgré tout le film ne s'interdit pas non plus de combler les trous avec des convenances regrettables car propres aux stéréotypes du genre.
(Je pense notamment à la venue inattendue d'un flic qui pourrait tout sauver mais qui, finalement, va trépasser.)
Au bout du compte, il faut vraiment attendre la toute fin du film pour espérer que l'emballement tant souhaité survienne mais, me concernant, c'était déjà trop tard. Le mal était fait. Les ficelles du bon Yorgos m'étant désormais familières, sa résolution finale m'est malheureusement apparue comme une évidence. Et l'évidence ici, c'était l'inévitable fuite en avant. Une fuite en avant pour masquer les carences habituelles du cinéma de Lanthimos. Et ces carences, elles pourraient se résumer selon moi en une absence globale de propos ; ou devrais-je dire, pour être plus exact, une absence de profondeur dans le propos.
Entendons-nous bien, je ne prétends pas qu'il n'y a pas de proposition dans le cinéma de Yorgos Lanthimos, et c'est justement cela qui génère chez moi un décalage inconfortable. Il y a certes là un ouvrage formel riche et travaillé, mais – et c'est la question qui se pose souvent avec cet auteur – au service de quoi ?
Où nous conduit son fantasque récit ? Que nous laisse-t-il ?
Si on n'est pas habitué à ses méthodes, je peux comprendre qu'on puisse avoir cette impression d'avoir été malmené. Mais pour un spectateur comme moi, pour qui l'auteur grec est désormais un familier, ce qui ressort avant tout comme bilan comptable de ce Bugonia, c'est un vaste enfumage qui était, au bout du compte, plutôt prévisible. On retrouve toujours les mêmes marottes et j'aurais presque envie de dire : toujours les mêmes vices.
Quand il ne les dévergonde pas, Lanthimos aime à maltraiter ses personnages. Tout ça a des allures de jouissances basiques qui ne mènent pas bien loin. La dénonciation de la folie du monde actuel a ici bon dos. Elle n'est au fond qu'un paravent grotesque qui, agissant de concert avec tout le reste – allégories apiculturelles et klaxonneries musicales comprises – masque la profonde trivialité du matériau de base.
C'est triste à dire mais, me concernant, j'ai vraiment l'impression que l'auteur a atteint son plafond de verre. Un peu à la façon d'autres grands formalistes de son temps – je pense notamment à Ari Aster, Denis Villeneuve voire à Paul Thomas Anderson – Yorgos Lantimos s'est rapidement retrouvé propulsé sur un piedestal du fait d'une maîtrise technique de plus en plus rare de nos jours, mais sans pour autant que suive l'épaisseur d'âme nécessaire pour en assurer le statut.
Ainsi, à leur grand détriment, ces auteurs se doivent d'assumer des attentes pour lesquelles ils ne sont pas forcément taillés. Alors ils s'efforcent de donner le change mais sans trop savoir comment. Certains, comme Aster, ont essayé et se sont vautrés et puis, à côté de ça, il y a donc Yorgos Lanthimos qui, n'ayant pas eu vraiment le temps de mûrir son art dans son coin, s'efforce de sauver sa place à grands coups d'esbroufe.
Malheureusement pour lui (ou pour moi), la formule commence à être connue et semble révéler désormais une relative impuissance.
Dommage. Comme quoi, quand le climat du moment n'est plus propice à un certain cinéma, même les derniers irréductibles ne peuvent résister.
De quoi presque voir dans ce final de Bugonia, l'aveu d'une reddition.
Après tout, dans une époque comme celle-là, tout se vaut. Tout est à la fois mensonge et vérité. La ruche est devenue folle, alors à quoi bon lutter...
Et moi, quand je sors d'un film comme ça, j'avoue me poser moi-même la question.
Franchement, vu l'état actuel de la production, à quoi bon...