Trafic d’hormones, mafia agricole, secrets enfouis, drame intimiste et muscles atrophiés : voilà le programme réjouissant de Bullhead, thriller belge surgit de nulle part et demi-coup de boule dans l’estomac. L’acteur d’abord, Matthias Schoenaerts : bête de caméra, présence puissance mille, regard qui tue (et perdu à la fois), élégance brute d’un monstre mythologique, quelque part entre un Géant et un Minotaure. Une découverte physique qui vient des tripes, qui vous les retourne puis qui vous les bouffe, et qui fait carrément du bien en ces temps amers de "dujardinisme" excessif, acteur étrange et massif qu’on retrouvera à l’envi en mai dans De rouille et d’os, le prochain Audiard qui promet.

Le film ensuite : à moitié convaincant ou à moitié décevant, c’est comme on voudra. Dichotomie plutôt fâcheuse donc : tout ce qui concerne les manœuvres et les combines des malfrats n’intéresse pas, c’est nébuleux, c’est fade, limite déjà vu et pauvre scénaristiquement (l’échange des pneus, la traque policière…). En résulte une mise en place fastidieuse, des flottements qui s’éternisent et des enjeux qui barbent. En revanche, tout ce qui tourne autour de Jacky, son trauma d’enfance (âmes sensibles s’abstenir), ses relations aux autres, sa dépendance aux dopants, sa dérive, sa bestialité et sa nature profonde, tout cela est passionnant, impressionnant parfois, et permet un enchaînement de scènes drôles, violentes, intenses et même superbes.

Ce paquet de chairs fortes, cette carcasse malhabile, suffisaient largement au film sans l’élaboration autour d’intrigues qu’on dirait quasi accessoires. Michael R. Roskam filme Jacky comme on filme une chimère, un truc surnaturel et rare, reclus dans son antre ou à l’assaut d’un monde qu’il connaît peu (sa vie, c’est le bétail, sa vie, c’est la viande). Plusieurs séquences étourdissent (dans la boîte de nuit où Jacky s’égare dans l’ivresse de la drague, la tuerie dans l’ascenseur, Jacky aux prises avec sa Némésis, affaiblie dans un asile…) et laissent entrevoir ce qu’aurait pu être Bullhead si Roskam avait taillé dans son scénario pour n’en garder que la substantifique moelle : avant tout l’histoire belle et tragique d’un homme affrontant ses mauvais rêves, ses furieux démons. Sa mise en scène est pensée, réfléchie, et en même temps comme instinctive, servant d’écrin magnifique à cette créature de conte noir et animal, mais, hélas, à cette créature uniquement.
mymp
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le 12 nov. 2012

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